Politique, stratégie, tactique : du sens des mots au sens de la marche

 Quel que soit le sujet, quel que soit le domaine, l’inadaptation de nos structures et de nos mentalités bloquent toute tentative de remise en cause. Ce n’est plus la loi qui gouverne et organise mais une accumulation d’habitudes, d’usages nés d’arrangements et de replâtrages à court terme, tous de forme. Pris au hasard des événements, sans référence à une quelconque politique cet amas de mesures est totalement incohérent. Mais il faut aller plus loin que la critique ironique de la civilisation du système D. 


La situation de Vivendi, celles de France Telecom, d’Alcatel, de la Poste et, demain, de quelques autres, donnent lieu, comme toujours, à des recherches de responsabilité.

Déjà, les dirigeants industriels se réfugient derrière des décisions du pouvoir politique qui auraient modifié des démarches autrement conquérantes.

Nous avons trop souvent (pas assez sans doute... et trop confidentiellement...) critiqué des comportements de "capitaines" pour être suspectés de sympathies bienveillantes. Aussi est-il licite de se poser quelques questions d’ordre très général sur la définition des politiques et des stratégies, leur élaboration et, en fin de compte, leurs traductions tactiques.

La négligence de ces "généralités" dont l’influence est immédiate sur les cas particuliers, entraîne généralement l’effondrement des entreprises, des plus étendues aux plus apparemment insignifiantes. Cela vaut donc la peine de s’y intéresser.

CACOPHONIE, IMPRÉCISION, CONFUSION

L’observateur, impuissant par définition, ne peut être qu’effaré par la situation actuelle de France Télécom, de Vivendi et d’Alcatel et ne peut que s’inquiéter pour Axa et quelques autres. Son effarement devient de l’inquiétude, voire de l’angoisse, quand il entend, voit (ou les deux à la fois) les commentaires, les évaluations et l’énoncé des mesures envisagées... la plupart du temps comme autant de bruits de couloir.

Il est sûr que la confusion habilement entretenue (nous n’osons croire que cette confusion puisse n’être que la manifestation d’une imprécision intrinsèque qui animerait le comportement de tous les acteurs : l’Etat et ses organismes de contrôle, les P.- D.g., les administrateurs et autres conseillers de surveillance, les actionnaires...) permet d’épaissir un nuage de fumée salvateur comme celui que la seiche déploie quand elle se sent en danger.

Jetons donc un œil sur les éléments du spectacle, du drame plutôt dès lors que nous suivons la dégringolade du marché boursier. Selon la bonne habitude qui caractérise les pays dont les citoyens et autres administrés ont été habitués à se comporter comme autant d’enfants irresponsables. Avides de la protection de l’Etat père et mère (il fouette et il nourrit), ils manifestent à longueur de vie des velléités orales d’autonomie et d’indépendance. Au moindre dysfonctionnement, qu’il s’agisse d’un problème privé, demi-privé (Moulinex, Alcatel, France Télécom, Vivendi, par exemple) et/ou quasiment public (EdF, la SNCF), la clameur publique vient mourir aux pieds du gouvernement... quand elle n’est pas relayée par des parlementaires en mal de réélection... sans donner lieu à quelque évolution que ce soit.

Certes, certes, nous sommes Jacobins, mais tout de même, il faudrait que nous fassions preuve d’un minimum de cohérence. Après avoir tant hurlé pour que liberté soit accordée aux P.- D.-g. des sociétés où l’Etat est majoritaire de définir et de mettre en œuvre les politique et stratégie industrielles qui leur semblaient appropriées, il est complètement irresponsable d’accuser l’Etat (la tutelle, mais c’est la même chose...) de s’en être désintéressé en confondant joyeusement, histoire de verrouiller encore plus la situation politique, stratégie et tactique.

En effet, quand Monsieur M. BON, en misant sur une analyse prospective sans fondements, se lance dans une politique injustifiée d’acquisitions d’actifs à des prix exorbitants (c’est-à-dire dont l’amortissement dépasse de loin des durées admissibles au nom d’une saine gestion), il commet une erreur de politique et de stratégie de première grandeur. Quand l’Etat refuse de lui accorder les moyens logiques de le faire, au nom d’une idéologie complètement obsolète, la tutelle commet une erreur tactique.

Or si une erreur tactique ne met généralement pas en cause la stratégie dont elle est la traduction opérationnelle (en effet une même stratégie peut s’exprimer en de multiples tactiques), l’erreur de stratégie renvoie directement à la politique dont elle est la formalisation.

[L’un des exemples les plus marquants de la deuxième partie du Xxème siècle réside dans la gestion de l’erreur par Monsieur A. RIBOUD au moment où sa tentative de devenir le Napoléon européen du verre s’est heurtée à l’opposition de son concurrent Saint-Gobain, ce qui a entraîné l’échec de son OPA fondatrice. Sans attendre, il a liquidé ses intérêts dans le verre pour se reconvertir, avec le succès que nous savons, dans l’alimentaire. Il savait, normal il était un "patron", qu’une erreur stratégique ne peut être redressée qu’en changeant complètement la politique qui l’avait inspirée. Sans énumérer les multiples illustrations (de Lip au Crédit Lyonnais pour ne rien citer de plus récent), une simple observation nous confirme la véracité universelle de cette remarque.]

Aussi, au moment où la machine à fabriquer des boucs émissaires se met en œuvre, il est temps de rappeler que si les responsabilités sont multiples, elles n’ont pas toutes la même origine et les mêmes caractères... bien qu’au moment de payer la note, elles auront pesé de manière comparable.

INCOHÉRENCE, INCOMPÉTENCE et IRRESPONSABILITÉ

Dans sa partie économique, un grand quotidien du matin cite, à la fin d’un article sur les tribulations de France Télécom, les paroles d’un quelconque "sage", anonyme bien sûr, présenté néanmoins comme un connaisseur du dossier : "Si Bon avait gagné, tous auraient applaudi. Mais les temps ont changé, voici venu le temps des prudents".

"Ouais", aurait pu dire la truculente Zazie, "si ma tante en avait, elle serait mon oncle !" Moins cru mais toujours aussi populaire, Gavroche, lui, aurait chanté qu’avec des "si", on mettrait Paris en bouteille.

La question nous paraît être aujourd’hui, (peut-être un peu académique puisque, disent les Berrichons, "un chien mouillé n’en a jamais séché un autre" et que les stupidités d’hier n’empêchent nullement celles d’aujourd’hui... et celles de demain) de savoir si M. BON pouvait gagner.

Nous avons dans ces pages, et depuis si longtemps, observé de manière permanente que l’engouement des financiers pour tout ce qui touchait la toile de près ou de loin n’avait aucune réalité. Aussi, nous nous sentons d’autant plus libres de dire que des dirigeants compétents, cohérents et responsables n’auraient jamais engagé leur entreprise, leurs entreprises, de manière irréversible, sur une voie aussi sujette à interrogations. Si nous revenons aujourd’hui sur ce sujet, c’est moins à cause de son actualité, de ses conséquences (dont nous n’avons pas commencé à faire l’inventaire pas plus qu’à en évaluer le coût...) industrielles, commerciales et financières que pour l’extraordinaire cas d’école qu’il constitue. Encore que, France Télécom ne doit pas nous faire oublier l’état dans lequel M. MESSIER a laissé les Vivendis et vers lequel M. TCHURUK pousse Alcatel.

Rappelons quand même, avant d’aborder le vif du sujet, ce mot de BRECHT (une mine que cet auteur dramatique. D’ailleurs, nous en profitons pour vous engager à lire, pardon à relire, "Les affaires de monsieur Jules CESAR" du même) : "Napoléon a gagné la bataille d’Austerlitz" affirmait-on devant Brecht, "Tout seul ?" a-t-il répondu.

Quand des administrateurs, représentant l’Etat dans le conseil d’une grande entreprise, se permettent de reprocher à l’autorité de tutelle de ne pas les avoir armés d’une politique à défendre face au P.-D.g., ils font à la fois preuve d’une incohérence totale (cf le § précédent) et d’une inconséquence grave : représentants de l’Etat, ne devaient-ils pas alerter (pas avertir, alerter...!) cette autorité dès leurs premières inquiétudes, voire leurs premières incompréhensions ? Et s’ils n’avaient pas été écoutés, s’ils n’avaient pas été entendus, n’auraient-ils pas dû passer à un autre niveau d’alerte...et démissionner avec éclat ? Diable, auraient-ils été nommés administrateurs, représentants de la puissance publique, contrôleurs de l’usage fait du patrimoine national pour d’autres raisons que celle de leur compétence particulière ?

En fait, la grande "excuse", l’unique d’ailleurs, semble être que "comme tout le monde y allait...." Bref, la politique industrielle d’une entreprise réduite à la description rabelaisienne de l’affaire des moutons de Panurge. Si la direction d’une entreprise se réduit à imiter le voisin, il est difficile de comprendre pourquoi l’X (oui, oui, Napoléon voulait des officiers d’artillerie...), les Ecoles d’application (toujours oui, il a bien fallu reconvertir les officiers d’artillerie...), Centrale (ou comment faire d’un fils de famille un bon gestionnaire industriel...), HEC, l’Essec, (ou l’épicerie élevée à la hauteur d’un art ou comment s’y retrouver dans le maquis des bakchiches...) etc... !

Au fait, où enseigne-t-on en France les éléments d’une réflexion sur la politique, la stratégie et leurs rapports avec la tactique ?

Et si nous en revenions à la toile.

• Où et quand aurions nous lu ou entendu quelques commentaires originaux sur le bouleversement drastique qu’Internet entraîne en matière d’organisation de la structure sociale et, par conséquent, en matière de comportements individuels et collectifs ?

• Qui, quand, où et comment a-t-on même commencé à débattre des conditions du passage d’une structure hiérarchique (le réseau taylorien) à une structure de réseau systémique ?

• Où, quand et comment, nous sommes-nous interrogés sur les conséquences de l’introduction d’un système de communication planétaire (qui permet à tous et à toutes, en toutes circonstances d’émettre et de recevoir toutes les informations possibles, de communiquer enfin dans la liberté totale, sinon la licence, mais qu’importe...) sur nos relations interpersonnelles privées et publiques, nos modes de pensée dominants et, en fin de compte, sur notre structure sociale ?

Nous nous sommes contentés (... et encore, n’avons-nous que vaguement envisagé qu’il pouvait y avoir quelques effets secondaires imprévus...) d’essayer de réduire ce nouvel espace de liberté, pour ne pas dire d’anarchie, en tentant de le contrôler sous des prétextes divers. Sans succès évidemment car les restrictions tayloriennes n’ont aucun effet sur un monde sans rapport avec les liens hiérarchiques.

En cette occasion comme en quasiment toutes les autres qui ont précédé, comme en celles qui sont en train de mûrir, le mal est le même. Les entreprises sont rares en France (encore que les quelques cas récents qui ont secoué d’autres pays de l’Union européenne et nos amis (?) américains du nord et du sud, élargissent le domaine de développement de nos doutes) dont les dirigeants ont manifesté la qualité de leur réflexion professionnelle. Ne s’est-on pas moqué et avec quelle verve, il n’y a pas si longtemps encore, des "gros souliers" de ce bon Monsieur BOUYGUES, ce bon maçon "saisi par une technologie moderne à laquelle il ne comprenait pas grand chose" (certes, sa compétence est limitée... à la réalisation de bénéfices. Plût au ciel... et à leurs actionnaires... que les autres opérateurs puissent témoigner de la même), ou de la pusillanimité de Monsieur MESTRALLET qui "manquait" le train de la modernité, l’un et l’autre jugeant rédhibitoires les montants exigés pour simplement jouir du droit de constituer, aux frais supplémentaires des entreprises elles-mêmes, un réseau nouveau.

UN "TE DEUM" AVANT UN "REQUIEM" ?

Politique, stratégie, tactique ! Nous sommes en train de disparaître parce que nous paraissons incapables de penser autrement que dans un monde du "faire au coup par coup". Le système "D" est un sport national dont les principes inspirent aussi bien la constante évolution d’un appareil législatif par addition de textes que l’incivisme permanent et inconscient de nos comportements. Son hypertrophie permanente résulte d’une suite désespérée de tentatives de limiter à chaque instant les conséquences désastreuses et, bien évidemment imprévues, de textes antérieurs. Impossible de procéder autrement car la démocratie sociale interdit toute nuit du 4 août.

Si chacun sait que l’abolition des privilèges est un acte de désinfection sociale et de progrès humain, nous savons tous que la remise en cause des avantages acquis est une abomination réactionnaire à laquelle tous nous devons nous opposer au nom des droits de l’homme, de l’enfant, de l’animal et de la contestation.

Aussi, soumis au délire réélectif de toutes nos instances de gestion politique, sommes-nous enfermés dans cet univers limité qui nous oblige à gérer au jour le jour des événements largement prévisibles dès lors qu’au lieu de se limiter à une approche tactique des choses, nous envisageons notre devenir dans une perspective dynamique.

Qui osera, enfin, regarder en face ce que signifie cette démarche où des lois imaginées sous Philippe le Bel constituent encore des références sociales ? Qui osera nettoyer le code civil en rupture complète avec le code Napoléon ? Qui osera dire tout haut que la T.G.B. à peine achevée est déjà une survivance préhistorique ? Qui, qui, qui..., quoi, quoi, quoi ? Il manque moins de sujets à reprendre que de citoyens capables de s’en saisir.

Et pourtant ! Probablement, la meilleure manière de lutter "pour" l’emploi (pas "contre" le chômage, ce qui n’a jusqu’ici produit que des mesures défensives sans grand impact) serait d’inventer une législation véritablement politique dont le contenu pourrait répondre aux "pourquoi ?" les plus actuels en laissant à l’initiative des entrepreneurs (en l’occurrence vous, moi, nous) de développer des "comment ?"

Avons-nous si peur de la vie que nous acceptions de continuer à nous accrocher comme des paralytiques à des constructions obsolètes qui s’effondrent les unes après les autres ?

Sommes-nous donc incapables de cet effort à la fois matériel et intellectuel qui consiste à refuser qu’une législation, pléthorique et impuissante en tous les domaines de la vie, puisse ne pas être remise en cause et écrite de manière actuelle pour permettre, enfin, une gestion efficace de nos problèmes quotidiens ?

Qu’en pensez-vous ?


dimanche 21 décembre 2008 (Date de rédaction antérieure : octobre 2002).