Ceux que Jupiter...

Puisque nous nageons dans l’interprétation, tentons au moins de sortir des sentiers battus au point de n’être plus que poussière improductive. Qui sait ? Une interprétation, serait-elle folklorique, inattendue, invraisemblable même, pourrait nous suggérer d’autres sentiers à explorer. Ce ne serait pas la première fois qu’un modèle nouveau et performant serait bâti sur des hypothèses apparemment absurdes.


Les élections sont terminées, l’excitation, née de toutes les surprises, s’est calmée. Après quelques semaines les "experts" (c’est fou, ce que nous adorons et le terme et les quidams -sans distinction d’âge et de sexe- qui s’en saisissent !) sont toujours sur la brèche et continuent de mâchonner (telles des bovins au pacage) avec componction la matière électorale sans même s’apercevoir que leurs assaisonnements n’ont ni originalité, ni qualité.

Dans la mesure où des "Humeurs" ne sont que des humeurs, fussent-elles stratégiques, toutes les divagations nous sont permises... en particulier celles qui nous emportent dans un autre univers tout aussi réel que celui de nos commentateurs patentés.

Alors ? Alors, essayons une autre paire de lunettes...

QUELQUES OBSERVATIONS NÉGLIGÉES

Depuis toujours, nous avons pris, le goût de la facilité -cet enfant de la paresse- sans doute, l’habitude de ne voir, et à plus forte raison de ne retenir, que ce qui peut s’inscrire dans le champ de nos habitudes.

Concernant les dernières élections, présidentielles comme législatives, bien que les contextes soient complètement différents, la plupart des commentaires que nous délivrent les "spécialistes" pourraient être (mais au fait, ne l’ont-ils pas été ?) des reprises pures et simples de ce que nous avons déjà entendu lors de toute une série d’élections précédentes.

Il y a plus de dix ans déjà, vingt peut-être, un certain nombre de sémillants quadragénaires, tous députés, de gauche comme de droite, unis dans une commune critique... de leurs électeurs... avaient signé un manifeste publié dans ce qui était alors "un grand journal du soir". Cette "défense et illustration" de la fonction de représentant de la Nation comme de ses titulaires, rejetait, comme il se doit en de telles occasions, la responsabilité d’un manque d’enthousiasme -euphémisme- civique sur l’égoïsme des citoyens.

Après quelques paragraphes, bien sentis, où les signataires critiquaient leurs détracteurs et décrivaient les dures conditions de l’exercice de leur(s) mandat(s) ainsi que les modifications qu’ils entendaient apporter aux méthodes parlementaires, ils lançaient un avertissement solennel aux électeurs, sous forme d’une menace d’ailleurs. Attention, leurs disaient-ils, ne vous laissez pas aller à nous haïr ; chaque fois que la France (entendez le peuple Français) a manqué d’amour pour sa représentation nationale, "ça" s’est mal terminé... !

Les commentaires que nous avons entendus tout au long des dernières semaines, aujourd’hui encore d’ailleurs, ne semblent à nos oreilles que de pâles répétitions de cette solide, mais apparemment oubliée, argumentation collective. Le fait que le contenu n’en ait pas varié devrait, selon le terme à la mode, interpeller, sinon les vaticinateurs officiels, du moins les exégètes de la chose électorale. Eh bien ! Non ! Du "vote protestataire" à l’abstention dégoûtée en passant par un vote blanc assimilé à une crise de "normandisme" aigu, la surdité des pouvoirs (pourtant générateurs des mesures les plus progressistes(?) jamais envisagées par les gouvernements qui se sont succédés depuis trente ans...), l’inculture politique, l’incivisme et l’ingratitude des foules, rien ne nous a été épargné.

Même, la célèbre pensée de Bertold Brecht (à laquelle, nous avons souvent fait allusion) a été reprise... le plus sérieusement du monde... par certains candidats déçus qui n’ont pas manqué de souligner qu’un électorat qui rejette des représentants de leur qualité, ne mérite guère de considération.

Un festival !

Pourtant, lorsque près d’un tiers des électeurs s’abstiennent, lorsque près d’un quart des électeurs votent pour des candidats dont ils savent par avance qu’ils n’ont aucune chance d’être élus, il faudrait quand même faire preuve d’un rien d’imagination... !

Puisque nous nageons dans l’interprétation, tentons au moins de sortir des sentiers battus au point de n’être plus que poussière improductive. Qui sait ? Une interprétation, serait-elle folklorique, inattendue, invraisemblable même, pourrait nous suggérer d’autres sentiers à explorer. Ce ne serait pas la première fois qu’un modèle nouveau et performant serait bâti sur des hypothèses apparemment absurdes.

D’UN MONDE TACTIQUE À UN UNIVERS POLITIQUE

L’analyse de l’argumentation des vaincus (nous pourrions presque utiliser le vocabulaire du commerce en reprenant le terme "argumentaire"...) est tout à fait intéressante.

Quels que soient les accents particuliers de chacune des composantes de cette "majorité plurielle" (à vrai dire, une extraordinaire trouvaille publicitaire dont la portée, malheureusement, ne dépasse pas le monde relativement étroit de la mercatique des lessives), leur discours est unique. Sa caractéristique commune et essentielle est d’être directement inspirée par le mode de pensée dominant, la déduction, qui organise toutes nos démarches intellectuelles, productives et administratives.

Grosso modo et en résumé : "...Nous avons perdu parce que nous avons cru que notre action parlait d’elle-même et que la qualité éclatante de notre bilan était garante de notre compétence. L’expérience montre que nous aurions dû nous "pencher" davantage sur le "petit peuple" qui a semble-t-il besoin qu’on lui mette les points sur les "i", les barres aux "t", etc... Bref, nous sommes irréprochables, un simple point de détail, nous n’avons pas assez "communiqué" parce que nous avons accordé plus de confiance à nos électeurs qu’ils n’en méritaient. Patience, la prochaine fois, nous saurons leur "causer". Cela ne saurait tarder d’ailleurs puisque nous avons raison et que nous sommes les meilleurs, les plus honnêtes et sincèrement acquis à la cause du peuple au point de savoir mieux que lui ce qui lui est nécessaire..."

Un point, c’est tout ! Toute autre considération ne conduirait qu’à une remise en cause sans objet. Aussi et dès le lendemain, la machine à dénigrer s’est mise en route sans états d’âme tant il est clair que tout ce que l’adversaire peut proposer ou entreprendre ne peut être que ruine et exploitation de l’ignorance et de la misère de ceux au nom desquels nous prétendons agir. D’ailleurs, et pour faire bonne mesure, tout chuchotement dans les allées du pouvoir, le ragot le plus élémentaire, sont immédiatement interprétés, dénoncés, jugés et donnent lieu à condamnation sans appel.

Exagération ? A peine ! Facilité ? Probable-ment ! Projection dans un monde dont l’image est purement idéologique ? A coup sûr !

Et si nous avions tout faux et que le film que nous nous répétons était uniquement le fruit d’une imagination stérilisée par l’ambiance d’idéologie rassurante qui permet à tous de ronronner tranquillement pendant qu’autour de nous notre organisation sociale s’effondre avant de se réorganiser ?

Supposons, par exemple, qu’au lieu de se désintéresser de la politique, les citoyens s’y intéressent de plus en plus. Supposons alors qu’ils cherchent dans chaque décision, dans chaque mesure et dans chaque proposition ce lien qui exprime la continuité de l’action, son articulation avec la démarche précédente, suivante ou simultanée... et qu’ils n’en trouvent aucune trace, ni dans les discours, ni dans les programmes...ni dans l’action. Supposons enfin, que la recherche de cette continuité devienne une obsession car, sans cette clef, toute mesure n’apparaît plus que comme un "coup" sans lendemain. En un mot comme en un long discours, supposons que les citoyens (c’est-à-dire, nous tous) soyons assoiffés de "pourquoi" et "d’à quoi ça sert", bref de "politique" alors que notre structure ne nous propose que des "comment", soit uniquement de la tactique.

Serait-il incompréhensible d’observer que plus nombreux à chaque "votation", nous nous détournions d’un mouvement bruyant, inutile et sans objet ?

Serait-il alors incompréhensible de constater qu’après avoir si longtemps joué au massacre des têtes ("sortons les sortants" et autres bricolages du même genre), un grand nombre de citoyens commencent à subodorer que les politicien(ne)s sont autant de victimes d’un système tellement inadapté qu’ils lui servent de fusibles ?

Serait-il enfin incompréhensible que les uns se détournent d’un processus sans signification et sans perspectives d’avenir tandis que les autres s’amusent en ne retenant de leur droit de vote que son aspect ludique et, par conséquent, dérisoire.

Ces refus, explicites quand l’électeur s’abstient ou vote blanc, implicites quand il vote pour des candidats folkloriques ou franchement opposés à la structure dans laquelle ils font acte de candidature, s’expriment de plus en plus fortement à mesure que le temps passe et que le champ des interventions possibles se rétrécit.

Serions-nous devenus pour autant des citoyens conscients et responsables ? Non, bien sûr, les aspirations exprimées sont toujours parfaitement ambiguës. L’instinct nous pousse à tenter de jouir du beurre, de l’argent du beurre comme du sourire de la crémière. Cependant, sans réellement imaginer des solutions nouvelles, nous commençons à nous rendre compte que les instruments sociaux que nous utilisons ne permettent plus de gérer les situations, les événements, de prévoir les évolutions, de les anticiper éventuellement et, enfin, d’adapter sans cesse nos moyens aux nouvelles expressions des besoins. Certes, pour la plupart, nous n’en sommes pas à saisir que nos instruments actuels sont la matérialisation d’une politique et d’une stratégie mais la faillite actuelle de tous nos appareils nous apparaît plus fondamentale que les errements du personnel. Pourtant la "perte de confiance" dans les individus, jusqu’ici quasiment un slogan, c’est-à-dire une "explication universelle", commence à n’être plus la référence indiscutable. Certes les trente-cinq heures et la R.T.T. sont de plus en plus souvent présentées comme l’origine de tous nos malheurs mais les interrogations sur la validité de la structure deviennent moins rares.

Peu à peu, cette aspiration à la "proximité" déborde la cadre d’une revendication corporatiste ou géographiquement locale pour atteindre un contenu revendicatif tout à fait spécifique.

[A cet égard, un de nos amis, lecteur attentif et critique pertinent des "Humeurs stratégiques", pense que la politique est une affaire de professionnels car, estime-t-il, les intérêts particuliers ne peuvent prendre en compte l’intérêt général. Il considère que les problèmes créés par le tunnel du Mont Blanc, par exemple, dépassent largement les nuisances réelles dont se plaignent les populations concernées. Les considérations économiques relatives aux échanges internationaux de biens et de person-nes relativisent, toujours à son avis, le poids des nuisances supportées par une catégorie particulière et, somme toute, relativement peu nombreuse.

Avant de hurler et réclamer la mise à mort sévère et immédiate de notre ami, voyons un peu si, même localement, les choses sont aussi évidemment tranchées que ne le feraient penser le bruit des camions, l’encombrement des routes, la fumée nocive des échappements et l’apparente unanimité de la population. La première question à se poser est celle de l’impact économique du tunnel sur les activités commerçantes, productives et, bien sûr, l’emploi dans le bassin immédiat. C’est indubitablement le rôle des organismes locaux comme les C.C.I. et les bureaux de la DATAR. Cela fait, la discussion pourra s’engager et, sans en recourir à des procédures extrêmes, il est impensable que des compromis acceptables par tous ne puissent être dégagés.]

La politique, dans ces conditions, prend tout son sens car elle met en évidence aussi bien le modèle de développement que sa formalisation en objectifs à long et moyen terme, c’est-à-dire la stratégie à développer. Et ce sont justement ces aspects-là dont la connaissance permet souvent aux citoyens de dépasser le cadre étroit de leurs intérêts personnels apparents. La tactique apparaît alors comme le passage à l’acte et les mesures mises en œuvre ne se traduisent plus par des ordres indiscutables qui tombent de la bouche d’oracles lointains. La surdité et l’aveuglement socio-sociétaux ne sont que des conséquences de l’état d’abandon dont les citoyens se sentent victimes. Pourtant, tous les groupes ressentent le besoin d’être socialement valorisés par des projets communs proposés à leurs membres. L’exaltation [des moments de l’Histoire de toutes les nations] n’est jamais que la matérialisation de cette mobilisation générale que nous pouvons observer aussi bien dans les passés lointains que proches, même si notre présent actuel n’en vit que des aspects fugitifs et partiels.

RÉINTRODUIRE LA PARTICIPATION

Le Général de Gaulle (comme bien d’autres avant et après lui... mais sans cette maîtrise de la théâtralité qui faisait de lui un incomparable acteur...) avait bien compris ces mécanismes dont le jeu permet d’assigner, à des groupes forcément disparates, des missions dont l’objectif réel dépasse les ambitions quotidiennes. Il n’attachait peut-être pas assez d’importance à l’intendance, c’est-à-dire à la tactique. En l’occurrence, le "cap" étant fixé, l’effet de l’annonce n’était pas toujours relayé par les rouages de l’administration de l’Etat, par les élus comme par les fonctionnaires. Aussi l’adhésion populaire ne se traduisait généralement pas dans l’action quotidienne.

Aussi, pensons-nous, qu’il y aurait lieu de corriger l’apparent pessimisme de notre ami en insistant sur le fait que la gestion d’un ensemble, serait-il une Nation, une entreprise ou tout autre groupe d’individus réunis sur des projets communs, doit distinguer politique et stratégie d’une part et tactique de l’autre. Les parts d’invention, de lecture systémique, de recherche des objectifs à long et moyen termes, bref tout ce qui fait une démarche heuristique, relèvent probablement d’une intervention de professionnels mais la matérialisation des résultats dans les petits pas quotidiens, la tactique, est du ressort de ceux qui vont chaque jour "au charbon".

La mise en œuvre d’un principe de ce genre implique moins la création d’un nouvel ensemble sociétal qu’un mouvement d’appropriation citoyenne des besoins collectifs les plus élémentaires. Commençons par prendre conscience de ce que, dans tous les moments de notre vie, nous ne vivons que de relations de pouvoir. L’automobiliste qui pourchasse le piéton sur son passage, le motocycliste, le vélocipédiste ou le patineur qui continuent à terroriser ce même quidam en lui interdisant le trottoir, le gougnafier (la gougnafière) qui jette mouchoirs en papier, emballages, etc, ou fait pisser et c... son chien sur la voie publique, bref tous ces actes qui gênent l’autre, tous les autres, dans un mouvement de mépris total de la règle commune, sont autant de manifestations de pouvoir sur tous ceux qui par conscience civique, éducation ou peur du gendarme, peu importe leur motivation première, tiennent compte des proximités sociétales.

Rien n’est dû, tout est échange. "Il est des vérités premières à la pluie desquelles nous aurions tout intérêt à tendre nos rouges tabliers". A force de lois, nos administrateurs ont fini par écarter tous les citoyens, tous les "habitants", sans distinction d’âge ou de sexe, de leurs responsabilités de sociétaires. Nous avons privilégié la forme sur le fond et notre Conseil constitutionnel aurait dû être doublé par un Conseil de sages qui aurait examiné les lois quant au degré d’utilité qu’il est possible de leur attribuer. Toutes les lois devraient être examinées périodiquement en étudiant l’évolution des comportements de tous ordres qu’elles étaient censées induire ou interdire au moment de leur mise en œuvre. En outre, et par exemple, toute loi dont les décrets d’application n’auraient pas été publiés dans les quatre-vingt-dix jours suivant sa parution au J.O. devrait être déclarée caduque et annulée. C’est donc en élaguant notre appareil législatif, en introduisant simultanément la notion d’un contrat qui lierait tout résident à l’appareil de gestion de l’Etat en lui indiquant avec qui, où et comment il doit signer, puis honorer sa signature, que nous changerons peu à peu le comportement des êtres. Cela doit commencer à l’école et continuer de manière appropriée tout au long de l’existence.

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


samedi 10 janvier 2009 (Date de rédaction antérieure : août 2002).