Transmettre et acquérir le savoir ! Pourquoi faire ?

 Personne, semble-t-il, n’a perçu qu’un système de formation est étroitement lié à la forme de la société qui lui a donné naissance. Aussi, dès lors que cette société se délite, tout ce qu’elle a sécrété au cours des siècles pour se gérer, se renouveler et progresser le long de ses directions initiales devient obsolète. Pire, toute évolution est bloquée sans appel car cet appareil ne connaît que la reproduction. Il est temps alors de revenir aux "fondamentaux" (ce terme, devenu la coqueluche de notre temps). 


Tant de gens, de critiques avisés, tant de mécontents enfin, dénoncent avec ardeur tous les défauts de notre système de formation. De la maternelle à l’université avec une ardeur qui décroît à mesure que l’on s’élève dans l’ordre (ah, quel terme merveilleux et approprié…, tout un programme…) des enseignements, c’est un concert de lamentations.

Périodiquement, un ministre, une association de parents d’élèves, un syndicat d’enseignants, voire d’étudiants ou tout simplement de prétendus experts de la chose sociale ou humaine, s’élèvent contre (ou pour, pas de sectarisme quand même !) le cours des événements, critiquent les programmes, la place attribuée à telle discipline… ou telle autre…avec les succès que nous pouvons tous observer… avant d’en subir les conséquences.

Les journaux imprimés, les journaux parlés ou télévisés, la moindre intervention, publique ou privée, constituent un florilège de liberté, pour ne pas dire de licence : foin de la grammaire, de la syntaxe ou de la sémantique. A chacun d’inventer les sens d’un mot, le passage d’un neutre au féminin, sa propre simplification de la langue, bref une cacophonie où l’écoute, si l’auditeur souhaite en passer à l’entendement, exige l’exégèse de chaque phrase tant le "bien parler" si cher à nos maîtres d’avant a perdu le droit d’exister et ses rares pratiquants, une secte quasiment, sont autant de ringards…

Et pourtant, elle [la Terre] tourne et il faudra bien que nos enfants, leurs enfants et les enfants de leurs enfants,.., etc…, soient en mesure de la suivre.

Que faire ? Commencer, sans doute à poser la question, la seule, la vraie : transmettre et acquérir des savoirs, le savoir ! Pour faire quoi ?

UNE AUTRE LECTURE DU PASSÉ

Quand nous nous penchons sur les circonstances et les conditions dans lesquelles Jules Ferry a jeté les bases de l’enseignement "public, laïque et obligatoire", il est indispensable, si nous souhaitons en saisir le sens, d’aller au fond des choses. En dépassant ce fatras idéologique plus destiné à colorer d’humanisme (encore un de ces termes qui permet de couvrir d’un voile pudique et valorisant des professions de foi et des comportements où l’humain n’est souvent plus qu’une invention d’esprits arrogants) des exigences socio-sociétales impératives qu’à en donner une franche description, nous retrouvions le débat de fond qui a opposé Adolphe Thiers à Jules Ferry.

Le premier, héritier de la France paysanne et agricole de la première moitié du dix-neuvième siècle n’avait pas saisi le sens du développement industriel. L’instruction généralisée lui paraissait une grossière erreur en ce sens qu’il craignait que l’acquisition des savoirs entraînerait automatiquement l’accession des individus au monde du raisonnement et de l’émancipation intellectuelle, donc à terme socio-sociétale. En termes presque crus, il disait dans son "Discours sur l’éducation" : "… si vous apprenez à lire aux fils d’ouvriers, ils nous casseront la g… !"

Jules Ferry, un enfant de la seconde moitié du même siècle avait bien compris que la France ne pourrait entrer dans le monde moderne que si sa main d’œuvre était préparée aux conditions nouvelles de sa participation. En mettant habilement en exergue l’attitude obscurantiste, rétrograde et
a-démocratique de son adversaire et sous prétexte d’exalter les principes immortels de la République, il put développer l’appareil qui allait donner à la France les ouvriers spécialisés qui lui étaient nécessaires pour se faire entendre dans le concert des nations occidentales (Angleterre, Allemagne, France et, timidement encore, les Etats-Unis).

Qu’attendait-on alors d’un ouvrier spécialisé ?

• Qu’il sache entendre un ordre et prouver qu’il l’avait compris ;

• qu’il sache prendre une cote sur un plan et la reporter sur un bloc de matière plus ou moins brute ;

• qu’il sache pratiquer un certain nombre de gestes professionnels d’exécution ;

• qu’il sache, enfin, rendre des comptes quant à l’exécution des ordres reçus.

Et, l’institution ajoutait, pour faire bonne mesure, quelques notions simples sur l’organisation de la société, le respect des citoyens pour l’appareil de la démocratie en général, et ses opérateurs essentiels en particulier, du contremaître au patron en passant par le fonctionnaire et le rentier dont l’argent duement placé permettait à l’organisation d’alors de fonctionner à peu près.

Traduites en obligations scolaires, les termes devenaient

• apprendre à lire (l’acquisition d’un vocabulaire), à écrire et à saisir l’essentiel d’un texte simple (la dictée et ses questions, la grammaire et l’analyse logique),

• apprendre à compter (les quatre opérations sur les nombres entiers et les fractions),

• apprendre à s’exprimer par écrit (rédaction d’un texte simple de vingt-cinq lignes composé de phrases simples en illustration d’un sujet donné),

• apprendre à observer son environnement (la leçon de choses),

• apprendre à se comporter avec ses semblables, voire avec ses supérieurs hiérarchiques, à commencer par l’enseignant, (la morale),

• réaliser son appartenance au groupe (histoire et instruction civique),

et constituaient ainsi le programme même du Certificat d’Etudes primaires qui a été jusque vers le début des années soixante, le viatique de base, le SMIG (savoir minimum interprofessionnel garanti) de tout citoyen français. Rappelons au passage qu’en ces temps-là, l’exercice du droit de vote était soumis à l’obligation de savoir lire et écrire. C’était clair, net et précis.

Pourquoi allait-on à l’école ? Pour y apprendre ce qui était essentiel pour intégrer le groupe !

Comment intégrait-on le groupe ? En participant au travail, généralement collectif !

D’où une formation essentiellement destinée à l’acquisition des éléments fondamentaux de toute activité professionnelle, c’est-à-dire le minimum vital de l’agent économique de base.

Et tous les discours sur la liberté, l’égalité et la fraternité n’y changeront rien. Jules Ferry avait comme mission de mettre la France en état d’entrer dans le monde moderne : il a rempli sa mission au point que le C.E.P. a vécu quasiment sans modification, près de soixante-quinze ans. Un succès que nous aurions pu et dû méditer avant de supprimer le seul diplôme réellement citoyen.

Tout naturellement d’ailleurs, l’enseignement primaire supérieur et ses corollaires, le brevet élémentaire (viatique de la "demoiselle des postes"), l’Ecole normale d’instituteurs et d’institutrices et leur titre de sortie, le brevet supérieur, l’enseignement secondaire et le baccalauréat (viatique du rédacteur de ministère), l’enseignement supérieur (principal fournisseur des professeurs du second degré) et les Grandes Ecoles (les cadres et les dirigeants de l’économie nationale) sont venus compléter un dispositif qui a assuré le
fonctionnement de l’entreprise France de manière à peu près satisfaisante, harmonieuse même, pendant trois-quarts de siècle.

Un indiscutable succès… devenu pourtant aujourd’hui un appareil d’organisation systématique de l’effondrement d’un système. Pourquoi ? Parce que personne, semble-t-il, n’a perçu qu’un système de formation est étroitement lié à la forme de la société qui lui a donné naissance. Aussi, dès lors que cette société se délite, tout ce qu’elle a sécrété au cours des siècles pour se gérer, se renouveler et progresser le long de ses directions initiales devient obsolète, pire, bloque sans appel toute évolution car cet appareil ne connaît que la reproduction.

QUE FAIRE ?

Aussi, comme Jules Ferry il y a plus d’un siècle, il est indispensable aujourd’hui de reposer la question des objectifs. Oh, dira-t-on, depuis cinquante ans il n’est pas un ministre de l’Education nationale qui n’ait réuni une commission, voire plusieurs, pour réexaminer les objectifs et préciser ce qu’il fallait attendre de l’édifice scolaire. Seulement voilà, au lieu de penser à l’avenir des élèves, des lycéens et des étudiants, les "spécialistes de l’enfant et de la chose scolaire et universitaire" ont entrepris de "forger l’homme nouveau" au travers d’un enfant hypothétique évoluant dans un monde tout aussi fantasmatique. Cette approche présente de multiples avantages, tellement évidents que nous ne les énumérerons pas tous –tellement ils sont nombreux- mais un inconvénient majeur au point d’être rédhibitoire : l’enfant doit être nourri, puis apprendre à se nourrir. Chaque fois que ce détail, bassement matériel, a été oublié, toutes les parties de la formation qui avaient pour objet de conduire progressivement à l’autonomie matérielle des élèves de tous âges ont été négligées au profit de celles supposées développer la noblesse des sentiments et la qualité civique des réactions républicaines. Ce qui a donné lieu à une débauche exhaustive de droits, l’étendue des devoirs se réduisant à chaque réunion de commission. Le résultat aujourd’hui semble étonner même ceux qui étaient, pardon sont, les premiers à transformer l’apprenti en un "sachant" : savoir lire, écrire, compter et observer en entrant en sixième est redevenu un privilège apparemment réservé à une élite, c’est-à-dire à une minorité. Comme le devenir des impétrants est lié à la possession et à la pratique raisonnée des outils qui viennent d’être cités, leur absence...

Réinventons le viatique de l’homme moderne, c’est-à-dire cette base de savoirs, cet outillage qui doivent permettre au petit de l’homme d’en savoir assez pour ne pas perdre pied dans un monde où les sciences, les techniques et leur mise en œuvre la plus élémentaire ne cessent d’évoluer de jour en jour. Et pour l’inventer, au lieu de le déduire des propriétés inventées pour nourrir un enfant théorique -pour ne pas dire imaginaire- écoutons un peu ce "peuple d’en bas", nous voulons dire ces enfants qui nous côtoient et dont nous ne considérons qu’une image fantasmatique.

Rappelons-nous de l’école et du métier d’enseignant vus par Zazie, rappelons nous aussi de "La guerre des boutons" et nous comprendrons, peut-être, que tout est affaire de compromis. Quand le feu est à la demeure, les enfants choisissent. En l’occurrence, pour retrouver la cachette des ennemis, ils n’hésitent pas à abandonner la découverte du système métrique pour explorer l’environnement en privilégiant

Il n’est pas sûr que traîner la galoche dans les caves des Cités soit une activité exaltante mais, à y regarder de plus près, compte tenu de l’absentéisme aujourd’hui constaté dans certains établissements, nous pouvons nous demander quelle est la valeur ludique d’un enseignement qui ne peut plus rivaliser avec l’attrait des locaux à poubelles. Les enfants, les adolescents, dans un monde aussi matériel, ne sont pas plus stupides que les adultes, ils acquièrent vite le sens des priorités et réagissent en choisissant sur la base de critères que nous devrions apprendre à connaître et à respecter... même s’ils nous paraissent suicidaires.

Une formation n’est pas un dû, c’est un investissement que la société choisit de faire dans le but de progresser collectivement et où le moyen retenu repose sur la confiance qu’elle accorde à chacun de ses enfants. Il est nécessaire que ceux-ci en soient conscients. Encore faut-il, pour que cette conscience soit acquise, que l’objet de la formation soit clair, ses objectifs, accessibles et leur complétion, facilement perceptible.

COMMENT ?

Comment faire ?

Comme le fit il y a une vingtaine d’années un concepteur de microordinateurs, allons enquêter auprès de ceux qui chaque jour se heurtent aux difficultés de la vie. En les interrogeant, en les laissant parler plutôt, nous pourrons faire l’inventaire de ce qui les a aidés comme de ce qui leur aura manqué. Sans doute, serons-nous étonnés de ce qui remplira la besace de nos "questionneurs" car nous y trouverons la manifestation d’un regard dont nous n’imaginons même pas la qualité tellement notre intelligence du savoir est devenue artificielle. Nous n’aurons plus alors qu’à traduire en actes d’enseignement le contenu matériel de cet inventaire. Ce jour là, nous aurons accompli la moitié du travail en rendant le contenu de l’enseignement intégré à la vie. Il ne nous restera plus qu’à faire saisir par nos partenaires, nos clients, sinon nos consommateurs, l’intérêt matériel de l’acquisition. Bref, la participation !

Comment ? En leur soumettant un contrat dont les termes seront simples, clairs et les objectifs parfaitement définis. Pour chaque période d’enseignement, l’administration (l’appareil scolaire) s’engagera à fournir les enseignants, les moyens et créer les conditions du travail que l’élève s’engage à satisfaire après en avoir envisagé toute l’étendue et les conséquences.

Ce contrat prévoira de manière explicite les sanctions (nous rappelons qu’en français -avant mai 1968- une sanction peut être aussi bien une récompense qu’une punition...) dont les deux parties seront justiciables compte tenu des résultats obtenus à l’issue de la période considérée.

L’exécution de ce contrat fera l’objet d’un suivi permanent où les obligations des deux parties et la manière dont elles auront été mises en œuvre seront constamment surveillées. Pour donner à cette procédure une valeur exemplaire, d’une manière générale, un temps sera consacré chaque semaine à une intervention "civique" dont le contenu variera avec l’âge de la population d’élèves considérée. Si cette provision, un détail semblerait-il, est ici prise en considération, c’est qu’elle apporte un éclairage particulier au rôle que doivent jouer les "apprentis", leur école et la formation dans le fonctionnement quotidien de la collectivité.

Autrement ! Autrement, cela signifie qu’en ces matières comme en bien d’autres, il faut rompre avec des méthodes quasiment mafieuses qui donnent à des corporations le pouvoir de gérer des situations politiques (la définition des "pourquoi") alors que leur rôle ; sinon leurs fonctions, devraient les limiter à l’exécution des directives inspirées par les citoyens-consommateurs-sociétaires. C’est dire aussi que quelle que soit la qualité personnelle d’un enseignant, quelle que soit sa compétence en ce qui concerne les opérations de transmission des savoirs, il ne lui revient pas d’organiser l’année scolaire, les emplois du temps et les horaires relatifs à sa discipline. Ce sont des sujets de préoccupation qui relèvent plus de la politique et de la stratégie que de la tactique et ne sont, par conséquent pas du ressort des exécutants...qui n’ont jamais été ni formés, ni investis, pour accomplir ce type de missions.

[Rappelons à ceux qui l’ont opportunément oublié qu’une commission de "spécialistes" (la commission Lagarrigue), à laquelle participait la fine fleur des physiciens de l’époque (parmi lesquels des professeurs du secondaire) n’a pas su se départager sur des questions de répartition de sujets entre les classes de première et de terminale (il a fallu en recourir au vote du président de la commission).]

Qui mieux que les utilisateurs (les acteurs de l’économie, parents d’élèves, élèves eux-mêmes, étudiant(e)s) ou les agents économiques expérimentés, est capable de critiquer et de proposer des programmes, des horaires, voire des choix méthodologiques Il serait temps de rappeler à tous que la possession d’un diplôme universitaire traduit l’acquisition d’un savoir et ne garantit aucune compétence particulière en dehors de ce simple fait. Et certainement pas celle de régenter son enseignement.

Aussi, commençons par organiser une vaste enquête auprès des uns et des autres. Toutes les formes en seront acceptables, à tous les niveaux, du moment que toutes les suggestions seront recueillies, étudiées.

Etudiées par qui ? Par les pékins vulgaires que nous sommes et qui ne manquons pas de zapper quand les conférenciers nous ennuient (en nous abstenant de voter, par exemple). Si nous sommes à ce point démocrates, nous ne rechignerons pas à participer. Evidemment, il nous faudra inventer des moyens et des formes : excellente occasion d’apprendre à faire de la politique autrement.

Alors, allons-nous descendre des hauteurs éthérées d’un humanisme théorique qui confond les libertés publiques avec l’érosion des libertés individuelles, c’est-à-dire de la liberté tout court ? Une utopie qui est l’antichambre de toutes les aventures totalitaires sous le prétexte de faire le bonheur des "populaces analphabètes" malgré elles ?

Qu’en pensez-vous ?


samedi 10 janvier 2009 (Date de rédaction antérieure : juillet 2002).