Des vessies et des lanternes ou la civilisation des masques

Avant de donner à France télécom une indépendance relative, il aurait fallu se poser quelques questions sur le rôle que jouent et joueront les télécommunications aujourd’hui et demain. Les réponses obtenues, il aurait été possible d’envisager les diverses solutions possibles à mettre en œuvre pour satisfaire au mieux les souhaits et les besoins de tous les consommateurs.

La confusion des genres n’a jamais rien donné de bon.


L’actualité est cruelle. Jamais elle n’a autant ridiculisé tout ce que le monde "intellectuel" compte d’experts, de penseurs patentés et de spécialistes... en tellement de sujets qu’ils ne sont plus experts en rien...!

Il n’est de jour sans qu’un mythe ne se heurte à la réalité ambiante. Ce qui est admirable, pourtant, c’est de constater que l’opinion publique, tout du moins l’image qu’en donnent les médias, souscrit sans même sourciller à des propos dont la caractéristique principale semble être la glorification des vessies. Comme dans la fable (... Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés), il n’est pas de sujet qui échappe à la sollicitude du commentateur...dont la prolixité semble proportionnelle à son incompétence..

A croire que le silence déjà est une manifestation de sagesse.

Voyons un peu.

INDUSTRIELLEMENT VOTRE

Grande première, parait-il ! Une grande entreprise dont l’Etat détient la majorité des parts, vient de se livrer à une opération de vérité.

Ah, direz-vous, ses dirigeants viennent de reconnaître que leur politique industrielle, donc leur stratégie, étaient monstrueusement inadéquates et qu’ils remettent leur démission à leur conseil d’administration après avoir établi publiquement le prix à payer pour l’ensemble des erreurs commises ces dernières années.

Rassurez-vous ! Nous ne sommes pas aux Etats-Unis où les sièges des dirigeants sont généralement éjectables même si les conspirations du silence, là comme ailleurs, permettent à des manipulateurs de haut-vol de se livrer à d’hasardeuses opérations.

Non, une conjoncture défavorable, l’après "11 septembre", des insuffisances technologiques et, bien évidemment, la gourmandise excessive des Etats ont conduit l’univers des Télécommunications à vivre des moments difficiles. D’ailleurs, les résultats de l’année ne sont-ils pas là pour prouver, sans possibilité de la moindre contestation, que la politique et la stratégie définies et mises en œuvre sont conquérantes et opportunes ?

Evidemment, ci et là, des voix discordantes se font entendre (Elie COHEN sur LCI, par exemple, commentant l’annonce de "l’opération vérité" et ajoutant au passage, que ce ne serait probablement pas la dernière..). Mais la réponse est toute trouvée ; "... ceux-là mêmes qui nous critiquent, nous auraient critiqués bien plus encore si nous nous étions abstenus..."

Il y a quelques mois, nous nous étions déjà penchés sur les mésaventures de France télécom et nous avions tenté de chercher à comprendre le comportement de cette entreprise, ses objectifs et la justification de leur choix.

Comme à notre habitude, nous avions commencé par poser, nous poser, la question de "l’à quoi çà sert ?" au moment où les entreprises dirigées par MM. M. BOUYGUES et G. MESTRALLET avaient décidé de s’abstenir. Certes, en l’occurrence, ces derniers choix s’inscrivaient dans une politique d’acquisitions tous azimuts, souvent à des prix pharamineux accompagnés de conditions parfois stupéfiantes. Quant à la politique initiale, sans doute obéissait-elle à des analyses si confidentielles sur la base d’hypothèses si novatrices que personne ne paraît jusqu’ici capable d’en retrouver une justification convaincante.

Peut-être faudrait-il s’interroger sur le temps qu’il a fallu à la direction de l’entreprise pour reconnaître une "dépréciation d’actifs" que les investisseurs avaient déjà soulignée au moment de la mise sur le marché de 16% du capital concerné ?

[N’écrivions-nous pas il y a tout juste un an :

" Orange acheté 6741 euros/client (FF 44 200), soit pour 30, 5 millions d’abonnés environ 205, 6 milliards d’euros (FF 1348, 7 milliards) et placé en bourse 1401 euros/client (FF 9 190) soit 42, 8 milliards d’euros (280 milliards de FF)... et ça a encore baissé depuis ! (Ces valeurs ont été relevées dans un article paru ces jours-là dans les "pages saumon" du Figaro).

Considérant qu’en gros France télécom a mis sur le marché environ un sixième du capital d’Orange, la perte actuelle et définitive est déjà de l’ordre de FF (1 350-280)/6, soit FF 175 milliards.

Qui va payer ou plutôt qui a payé ? Les actionnaires de France télécom, en particulier l’Etat qui détient encore de l’ordre de 60% du capital. L’Etat, c’est-à-dire nous, l’ensemble des contribuables. Et nous encore, bien évidemment, les abonnés captifs de la boucle locale. Nous paierons deux fois, par nos impôts et à travers le racket du téléphone fixe." (les "Humeurs stratégiques", avril 2001, n°165).]

"Bien mal acquis ne profite jamais" dit la sagesse des nations. Rarement, dicton populaire n’a été aussi vérifié. Mal acquis, en l’occurrence, n’est qu’une référence au comportement monopolistique de fait de l’entreprise considérée. Même l’ART semble incapable de faire plier France télécom.

Evidemment, l’enjeu est de taille : c’est le choix entre la pratique d’un monopole, soit-il ou pas déguisé, et la faillite !!! Quel journal ne l’a-t-il pas déjà écrit : toute autre entreprise dans le même état d’endettement et dans les mêmes conditions aurait déjà déposé son bilan.

Mais, il n’y a pas lieu de s’inquiéter, nous dit le Président... et répètent les médias..., il suffit de considérer les résultats.

OUAIS, ouais, ouais !!!

Et à les considérer justement, on comprend bien mieux, la sourde lutte pour la conservation des avantages actuels. Que vont-ils devenir ces profits quand, et si, leur maintien artificiel à un niveau élevé s’éteindra (merci Bruxelles...) ?

UN PEU TARD

Et tout cela sur un décor fait de discours relatifs au service public, à la défense des consommateurs et autres détails, l’indépen-dance nationale, par exemple. Il suffit, pour-tant, d’en mesurer l’irréalité comparée à ce que nous pouvons observer chaque jour, pour se rendre compte du poids de l’idéologie dans le traitement qui est fait des besoins des utilisateurs.

La confusion des genres n’a jamais rien donné de bon. Peut-être avant de donner à France télécom une indépendance relative aurait-il fallu se poser quelques questions sur le rôle que jouent et joueront les télécommunications aujourd’hui et demain. Les réponses obtenues, il aurait été possible d’envisager les diverses solutions possibles à mettre en œuvre pour satisfaire au mieux les souhaits et les besoins de tous les consommateurs.

Comme dans de nombreux domaines de l’activité humaine, dans un premier temps, la demande a été le moteur de l’offre. Toujours, selon une évolution due avant tout aux vitesses relatives du progrès et du développement des désirs, au bout d’un certain temps la relation ; demande vs offre, s’inverse. La mercatique devient alors essentielle tant il s’agit de convaincre le chaland de l’intérêt qu’il y a de saisir l’offre nouvelle. C’est à ce moment précis qu’il ne peut plus être question de "service public". Celui-ci est, par définition, fondé sur la satisfaction d’un droit, étant entendu qu’une idéologie particulière réserve au seul représentant de la collectivité (l’Etat), la capacité d’en assurer la réalisation au meilleur coût et dans des conditions de démocratie (si, en l’occurrence, le mot possède une valeur autre que financière). Cette idéologie, plus égalitariste qu’égalitaire d’ailleurs, implique au mieux que le prix de la satisfaction soit arbitraire et le plus bas possible, au pire (toujours aux yeux de l’idéologue inspirateur) qu’il ne conduise à aucun bénéfice, une fois les investissements nécessaires et les impôts dûment provisionnés.

L’examen des comptes de ces services publics à la française montre, selon les cas, d’importantes déviations. Ainsi, France télécom est largement bénéficiaire, ce qui signifie que nous payons le téléphone bien au-dessus de son prix de revient. C’est aussi le cas d’EdF et de GdF. Ce n’est le cas, semble-t-il, ni de la Poste, ni de la SNCF.

Tout cela pour constater que le discours précédent n’est bien souvent là que pour masquer d’importantes incompétences de gestion, des abus de pouvoir, voire de biens sociaux.

Si nous avons choisi l’exemple de France télécom, c’est parce qu’indépendamment de la poursuite impavide d’une politique aberrante, la double casquette (entreprise publique à capitaux partiellement privés) ne peut conduire qu’à des désastres. Ou bien, entreprise privée, elle est soumise à la loi du marché dans un contexte de concurrence loyale, ou bien entreprise publique, chargée de missions particulières, elle doit être en mesure d’assurer ses obligations dans le cadre d’une neutralité financière.

Sans examiner dans le détail le déficit concurrentiel auquel se livre l’entreprise, la situation serait largement assainie en créant une agence distincte qui serait propriétaire des fils de cuivre, des centraux et des relais hertziens et qui les mettraient à disposition (selon un prix calculé à partir du prix de revient, incluant la maintenance et celui du développement) de tous les opérateurs et aux mêmes conditions.

La situation actuelle possède au moins un mérite : celui de mettre en évidence la vacuité de la théorie et de la pratique du service public. Le service est discutable, le prix trop élevé et son caractère monopolistique détruit tous les avantages que pourraient faire espérer une concurrence loyale. Cette fragilité conceptuelle se traduit bien évidemment au niveau du fonctionnement.

L’expérience montre à quel point, en l’absence d’un marché véritable, même si les comptes sont présentés, leur dégradation d’une part et la gestion désastreuse dont ils sont le reflet, d’autre part, ne semblent inquiéter aucun des actionnaires. Pas plus les petits, ils n’ont aucun pouvoir, que les gros, la Bourse sait bien qu’un dépôt de bilan est impossible et que, comme dans le cas du Crédit Lyonnais, l’Etat paiera, ou les Pouvoirs publics eux-mêmes qui se contentent, en attendant, de prélever leur part de bénéfices et la TVA.

Et pendant ce temps-là, lentement mais sûrement, les nuages prennent corps à Bruxelles...

SERVICES PUBLICS, SÉVICES PUBLICS ?

La notion de service public repose sur l’axiome que seul l’Etat est capable d’assumer les exigences de l’intérêt collectif dès lors que certains besoins relèvent du "droit de..." souvent compris et entendu comme "droit à..."

Ce glissement sémantique, assaisonné d’un "Rousseauisme" mal digéré (peu d’écrivains ont été aussi asociaux que Rousseau), a conduit l’Etat à se saisir d’un certains nombre de fonctions dont il se retrouve aujourd’hui bien embarrassé.

Depuis une dizaine d’années, en effet, les Pouvoirs publics sont bien ennuyés de constater que la permanence de cette proposition conduit à placer l’administration dans des positions intenables. Les mœurs, les goûts, les besoins, les technologies évoluent et telle valeur, hier encore essentielle, n’est plus aujourd’hui qu’un gadget souvenir qui encombre le paysage. Des règles générales, des dispositions législatives et des constructions juridiques ne sont plus que d’application particulière. Ce qui paraissait progrès est aujourd’hui oublié et la forme choisie pour répondre à des demandes qui ont changé de caractère voire de contenus, sont devenues obsolètes. Malheureusement, les évolutions que nous pouvons observer apparaissent dans la plupart des cas comme des réponses à des problèmes qui sont substitués aux problèmes réels.

La réforme de la SNCF, par exemple. C’est parce que les investissements nécessaires à l’entretien et au développement des infrastructures pesaient lourdement sur le budget de la compagnie nationale, au point de plomber son bilan de manière permanente (avec tous les problèmes qui finiront par naître dans le cadre de la législation européenne), que les Pouvoirs publics ont inventé RFF (réseau ferré de France). Ils lui ont attribué, sans doute à titre de capital de départ, la plus grande partie des dettes de la SNCF. Un beau cadeau ! Pourtant, un effort d’imagination aurait certainement pu conduire à d’autres solutions moins coûteuses, plus efficaces et modernes. Plutôt que de retarder autant que faire se peut, l’inévitable ouverture du réseau ferré à la concurrence, RFF aurait pu dès le départ être bâti comme l’instrument, français d’abord, européen ensuite, de gestion de l’ensemble des infrastructures.

Et pour en revenir à France télécom : les Pouvoirs publics se plaignent du retard pris par notre pays en matière d’utilisation de la toile. Est-il possible de croire que la politique tarifaire menée par France télécom est de nature à favoriser le développement des technologies nouvelles dans ce secteur ?

De tous les côtés nous pouvons observer les signes annonciateurs de la Saint Barthélémy des services publics. Plus le temps passera, plus l’ouverture des marchés, de tous les marchés, mettra en concurrence directe des entreprises de logique différente sur les mêmes terrains. Combien de temps encore, le consommateur Français acceptera-t-il de subir la dictature des personnels des transports aussi bien sur le plan national que sur le plan local ? Combien de temps accepterons-nous de payer plus cher qu’ailleurs un certain nombre de services, voire de les payer tout court ? Tout cela pour pérenniser encore des structures dépassées dont la survie repose sur le développement d’une argumentation fallacieuse et souvent mensongère.

La réforme de l’Etat, sa refondation plutôt, son dégagement de l’univers entrepreneurial, sont cités à longueur de discours. La première étape ne serait-elle pas de se poser question fondamentale de son opportunité à propos de chacune de ses interventions.

Et à commencer par : "un Etat ? Pourquoi ?"

Il est possible que le faisceau des réponses qu’il nous faudra considérer modèlera une France bien différente de celle que nous subissons à présent. Les formes que nous connaissons sont héritées d’un passé où la main de l’Homme, même magnifiée par la machine, était néanmoins la brique fondamentale de notre édifice socio-sociétal. Aujourd’hui qu’il n’est pas de domaine où le moindre geste professionnel ne soit pas le complément d’une manœuvre automatisée, notre activité, nos besoins, les satisfactions que nous attendons, ne peuvent plus être gérés par des adaptations conservatrices des appareils d’un autre âge.

Un nouveau millénaire est entamé qui s’ouvre par un nouveau siècle. Saurons nous vaincre une paresse collective et séculaire, saurons-nous abandonner des réflexes protecteurs et corporatistes pour inventer les réponses actuelles aux problèmes que nous rencontrons dès à présent ? Ou bien accepterons-nous de couler corps et biens sur le navire en perdition de l’exception française ?

Alors, billevesées d’un auteur vieillissant, brusquement saisi d’un accès de pessimisme où regard enthousiaste d’un septuagénaire sémillant et curieux de l’avenir ?

Qu’en pensez-vous ?


jeudi 15 janvier 2009 (Date de rédaction antérieure : avril 2002).