Et si...

Notre survie passe par la production de richesses et la famille, prélude à la société moderne, a été le premier degré de l’entreprise et l’embryon de la multinationale.

Aussi, la question vaut d’être posée de savoir ce que nous allons imaginer pour survivre dans un contexte où le mécanisme de la production s’effacera peu à peu devant la nécessité de l’invention permanente.


Quand une société n’est plus en mesure de faire respecter les lois et les règlements pourtant votés par des instances régulières, quand une société se fait contester au nom d’une "désobéissance civique" dont l’exercice nie le fonctionnement harmonieux de la démocratie, quand la communication devient impossible, il y a quelque souci à se faire quant à la pérennité du groupe.

Alors que le printemps se rapproche, nous vivons, semble-t-il, l’automne d’une certaine manière de vivre la République. En portant notre regard sur cette décomposition de tous les appareils, une fois encore il nous faut nous tourner vers l’entreprise et les entrepreneurs.

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Que cela nous plaise ou non, le temps est bien passé, voire dépassé, où un chef charismatique entraînait ses troupes (vous, moi, nous, bref, le peuple...) vers des lendemains enchanteurs. Encore que le charisme du chef a bien souvent été étayé par la crainte d’une police bien structurée...! Même sans aller jusqu’à ces chantres idylliques, ces parangons de toutes les vertus et ces coryphées des sciences et des arts, le fonctionnement de bonnes et honnêtes républiques reposait sur un accord implicite entre des professionnels de la gestion politique, des entrepreneurs actifs et une armée de travailleurs aux fonctions diverses. Grosso modo, bien que les évolutions soient parfois l’objet d’accélérations imprévues, les mécontentements s’effaçaient devant une satisfaction modérée mais générale.

Quelles qu’aient été les thèses sur "la paupérisation continue des masses", il nous faut bien reconnaître que (tout au moins en ce qui concerne les pays développés) le pouvoir d’achat de l’ensemble des citoyens a progressé. Les affirmations selon lesquelles la pauvreté ne cesse de se développer devraient être examinées et analysées avec plus de sérieux que ne le font généralement les professionnels de la charité sociale. Il serait certainement utile... et productif... de constater que, bien souvent, la prise en charge des difficultés d’autrui, aussi généreuse soit-elle dans l’intention, voire dans la pratique, est une formidable fabrique d’exclus. Rien n’est plus repoussant, en effet, que cette apparence d’intérêt qui fait de l’autre un "moins-que-nous", incapable a priori de s’intégrer à une forme d’univers si typée et si dogmatiquement décrite qu’elle en devient totalitaire. Intégration ! Un de ces mots si commodes dont le, pardon, les sens finissent par tellement encombrer le champ sémantique qu’ils passent au delà de toute sémantique.

Sans en être probablement conscients, nos Saint-Martin modernes projettent sur le "délaissé", le "malheureux", la "victime" d’une société sans cœur et sans entrailles, l’expression de leurs ambitions et leur appréciation idéologique de l’univers auquel ils aspirent.

Pour des raisons qu’il serait trop long de considérer ici, nos ambitions individuelles ont abouti à une société mécaniste, productive où les soucis matériels l’emportent sur tout autre type de développement. N’oublions pas, en outre, qu’il est facile a posteriori de trouver des motivations logiques et structurées à des actes passés dont la l’accumulation nous a conduit où nous en sommes. Constatons simplement que, tout naturellement, les outils et les armes nous ont permis de poursuivre des objectifs dont le résultat a été d’imposer nos ambitions à la planète toute entière.

Malheureusement, heureusement ? La question est d’ordre académique ! Les populations que nous avons déplacées, massacrées parfois, les modes de vie que nous avons perturbés au point de les effacer, les traditions et les cultures écrasées avec nos machines diverses (de la télévision à la machine à laver, sans oublier les Kalachnikovs et autres outils antipersonnels...) sont impossibles à reconstituer. Mais il est aussi extrêmement difficile d’acculturer nos "victimes".

C’est être raciste que d’imaginer qu’il est possible et souhaitable d’intégrer l’autre à notre mode de vie. C’est nier la qualité de son propre modèle et affirmer implicitement la supériorité du nôtre. La disparition irrémédiable du leur ne peut se compenser par l’imposition publique, laïque et obligatoire du nôtre.

S’il y a quelques années, le mythe de l’intégration réussie présentait encore quelques caractères superficiels de réalité dans la mesure où une propagande, plus "égalitariste" qu’égalitaire, en avait fait une ambition sociale, ce n’est plus le cas. Il faut être aveugle et sourd pour ne pas constater le rejet de ce que nous sommes et de ce que nous vivons par une écrasante majorité de ces "exclus". La demande communautariste serait quasiment inexistante si l’ambition de l’intégration avait une réalité.

Et le peuple de l’immigration (ne nous tenez pas rigueur de cette licence descriptive : l’immigration est aussi diverse que l’origine de ceux qui la constituent) côtoie des "immigrés de l’intérieur". Le désir éventuel de fusion de ces derniers dans notre modèle dominant n’est souvent pas plus réel que celui de l’immigré traditionnel.

L’appartenance ! C’est la question fondamentale. De la réponse, des réponses, que nous apportons dépend, dépendent, l’existence et la pérennité des groupes, soient-ils restreints, soient-ils nations ou fédérations. Jusqu’ici, nous avons toujours observé que la survie reposait sur l’association d’individus. Jusqu’ici nous avons constaté que la puissance du groupe, c’est-à-dire le bénéfice que chacun tire de son importance, est liée à sa taille. L’individu adhère pour mieux survivre et en adhérant, il renforce la puissance du groupe donc sa part de bénéfice. L’adhésion pour être positive, cependant, exige une souscription aux objectifs généraux de la société et aux règlements qui permettent son fonctionnement harmonieux.

Dès lors que la communication entre membres est rompue, le développement général est ralenti, la cohésion du groupe disparaît et à terme, il est condamné. Sa taille n’y fait rien et c’est ainsi que les sociétés naissent, vivent, puis disparaissent. Les raisons "objectives" de ces ruptures de communication peuvent être diverses mais elles ont toutes une même origine : une absence de considération des dirigeants pour le sociétaire. Ce mépris, car il faut appeler les choses par leur nom, idéologiquement justifié (appel à la notion de culture dominante, par exemple), se traduit dans les faits par la déresponsabilisation du "bon peuple". Celui-ci, incapable de régler ses propres affaires, est systématiquement pris en charge jusque dans les moindres actes de la vie. Les règlements les plus absurdes se substituent à toutes les solutions de bon sens qu’aurait proposées la concertation la plus élémentaire.

L’appartenance ? A quoi bon, dès lors que l’expression du citoyen lambda est remplacée par l’image verbale qu’en donne son substitut, l’idéologue. Et c’est ainsi qu’avec les meilleures intentions du monde, une clique omnisciente nous mène à l’enfer en nous poussant sur le pavé de ses bonnes intentions.

Impuissants, muselés par le prêt-à-penser, châtrés par le politiquement correct, il ne nous reste plus qu’à traîner des pieds, et encore... Parallèlement, une cohorte de marginaux, naturellement prédateurs car ils ont retrouvé les réflexes naturels de survie de l’animalité qui dort au fond de chacun d’entre nous, chaque jour plus nombreuse, plus agressive, prospère sur un tapis de règlements si épais qu’il en devient moelleux et, par conséquent, inapplicable.

Jusqu’au jour sans doute où nous exploserons. Quand, comment, pourquoi ? Allez donc savoir mais quand le gouvernement des hommes repose sur la distribution du pain dans une atmosphère de jeux, que l’un ou l’autre vienne à manquer et l’émeute la plus aveugle et la plus destructrice envahit la rue, toute la rue, toutes les rues.

SURVIVRE

Le pire, dit-on, n’est jamais sûr. Tous les passages à l’état adulte ne s’accompagnent pas d’holocaustes et de séances collectives de destruction de jouets. Les débordements qui accompagnent, ci et là, des réunions internationales, finissent par réveiller le civisme des individus. Les méthodes terroristes (cessons d’ailleurs, de tout ramener à l’Islam intégriste...) qu’elles soient le fait d’une poignée de voyous dont les objectifs ne sont pas toujours clairs (à qui profitent par exemple, les destructions de champs expérimentaux d’O.G.M., sinon à la recherche et aux multinationales américaines !) ou de multitudes dont le vandalisme destructeur est une rare manifestation de totalitarisme ou qu’elles prennent la forme d’une idéologie impérialiste qui ne procède que par excommunication, si elles découragent les appareils traditionnels de la démocratie, mettent en émoi les chaumières les plus paisibles. Une fois agacées, elles ne manquent pas de trouver aux réverbères des utilisations rationnelles et définitives.

Nous n’en sommes pas encore là. Aussi, pouvons-nous nous poser la question de savoir à quelles conditions, sous quelles formes serait-il possible de redonner un sens à l’appartenance. Comment, pour tout dire, serait-il, est-il, possible de donner à nos concitoyens le désir de participer ?

Mais avant de participer, encore faudrait-il, faut-il envisager à quoi. Et nous voilà devant le dilemme classique de l’œuf et de la poule. Par quoi faut-il commencer : par la participation ou par le "à quoi " ?

Faux problème, paradoxe dépassé. Le problème est celui de commencer par demander à nos concitoyens, à l’occasion d’une élection présidentielle par exemple, s’ils souhaitent prendre leur destin en mains.

Comment ? Elémentaire, mon cher Watson !

Un certain nombre de problèmes se posent à nous. Tout le monde est capable de les énumérer : les retraites et la santé, les relations sociales (le travail et sa législation, le développement, etc...), l’éducation (au sens le plus large, initiale, permanente ou continue, etc...), la sécurité et la justice, la défense, l’Europe et la restauration de l’Etat (il faudrait presque dire, l’instauration de l’Etat). Jusqu’ici, nous n’avons entendu que les interventions des professionnels. Nous avons entendu des propositions, toujours partielles, nous avons assisté à la mise en œuvre de plans grandioses et nous avons subi leurs échecs, jamais quelqu’administrateur que ce soit ne nous a demandé si nous avions quelques idées sur ces questions.

Et bien, pour inaugurer la participation sans laquelle il n’y aura jamais de sentiment d’appartenance, nous pourrions inaugurer un nouveau mode de fonctionnement. Ainsi, dès son élection et celle de l’Assemblée nationale, le gouvernement étant formé, sept chantiers seraient lancés, un par thème, sous une forme à définir mais où les professionnels, administrateurs et spécialistes n’auraient qu’un rôle d’observateurs passifs... , attentifs cependant. Ces chantiers proposeraient un certain nombre de mesures, celles-ci mises en forme par les différents ministères seraient affinées par la représentation nationale et proposées aux citoyens sous forme de référendum. Etant entendu que la voie référendaire manifeste l’engagement des citoyens à agir pour accompagner la mise en œuvre de ces propositions dont ils auront été les inspirateurs.

Le processus ne sera plus celui qui conduit de sages politiciens à imposer à un peuple frivole, turbulent et inconséquent un ensemble de mesures qui lui sont généralement étrangères, qui heurtent le bon sens le plus élémentaire et qui sont immanquablement tournées. A quoi cela a-t-il servi de voter les lois Weil et Evin pour les voir constamment violées ? A quoi bon, une politique pénale si les juges se substituent à l’Etat pour écrire la leur ? A quoi bon, enfin, des assemblées d’actionnaires alors que le maquis de la comptabilité permet toutes les présentations même les plus fantaisistes.

Comment expliquer autrement les scandales du Crédit Lyonnais d’Elf ou de France Telecom ?

Cela vaudrait la peine d’essayer, non ? Evidemment, la logistique nécessaire ne nous a pas échappé, pas plus d’ailleurs que la nature des oppositions prévisibles. Certes la voie référendaire pourrait être avalisée... mais nous doutons que ce respect de la souveraineté du peuple serait accepté par l’ensemble des divers "spécialistes" dont le sens de la propriété s’applique généralement au domaine où s’exerce leur fonction. Notons que d’autres semblent défendre ce genre de propositions mais il nous semble qu’il y manque la participation citoyenne au niveau de la conception. Ah, ce pauvre Taylor... !!!

La démocratie, pourtant, ressemble à s’y méprendre à ce genre de fonctionnement. Après tout, une loi de programmation de l’Education constitue la politique que l’électeur, le citoyen, imposent à ceux qui sont chargés d’enseigner, les codes de procédure civile et pénale sont l’illustration de la politique choisie par le citoyen, pour ne citer que ces deux exemples.

Nous oublions trop souvent que l’argent de l’Etat est le nôtre et que la justification de son emploi ne devrait pas se perdre dans d’obscures recommandations de la Cour des Comptes, généralement méprisées par leurs destinataires.

C’est à ce prix, et à ce prix seul, qu’il sera peut-être possible de reconstituer le tissu social et de refonder une Nation. Après une telle procédure, quel citoyen pourrait-il prétendre à l’exception ? Qui oserait encore couvrir la délinquance du manteau de la compréhension sociale et, plus "élémentairement" encore, quel automobiliste se permettrait-il d’encombrer les trottoirs de nos villes au prétexte que l’élection apportera une bien heureuse amnistie ?

Et si la méthode échouait ? Et si les citoyens de ce pays rejetaient le pouvoir qui leur serait offert de prendre la responsabilité des mesures nécessaires ?

Et bien tant pis pour nous !

Le refus d’être le sujet de la politique nous renverra au niveau de l’objet. Ceux qui prétendront au rôle de guide seront alors complètement fondés d’opérer à leur guise et de nous agiter comme des marionnettes. Après tout, collectivement un peuple a le droit à la paresse... jusqu’à ce que le sol s’effondre sous ses pieds.

Qu’en pensez-vous ?

P.S. Cette histoire des sept chantiers ! Ce n’est pas une blague...! Nous pourrions vous donner tous les détails de la chose. Après tout, c’est juste un pas, le premier peut-être en direction de la société de réseaux....


vendredi 23 janvier 2009 (Date de rédaction antérieure : mars 2002).