Cac, Couac,... Krach !

Pour la vingt-troisième fois, les "Humeurs stratégiques" vous présentent leurs vœux

C’est la nouvelle année, aussi vous nous pardonnerez de nous, de vous faire un cadeau narcissique en vous redonnant le numéro de septembre 2002. N’y voyez aucune prétention à passer pour une version 2009 de " Cassandre-d’ailleurs-je-vous-l’avais-bien-dit !" pas plus qu’à la résurrection de Geneviève Tabouis. En fait, l’illustration de la permanence d’une confusion, toute occidentale, entre la tactique et la stratégie, l’immédiat vs le long terme.


La Bourse affole les boursiers les analystes, les actionnaires. Ses évolutions erratiques dépassent l’entendement des "stratégistes" (à ce propos, les "Humeurs", décidément ringardes, ne comprennent pas bien l’adoption de cet américanisme alors que le français possède plus court et bien plus euphonique, stratège - dont stratégist*, d’ailleurs n’est qu’une traduction anglo-saxonne). Mais comme le malheur des uns fait le bonheur des autres, les manipulateurs et autres spéculateurs engrangent le fruit malodorant de leurs rapines.

Oh, que voilà, direz-vous, des paroles bien violentes. La Bourse est un jeu (le terme consacré n’est-il pas "jouer en Bourse" ?) et, comme tous les jeux... Est-ce si sûr ? Et, supposons, par exemple, que ce que nous appelons la "Bourse" aujourd’hui n’a plus rien à voir avec ce que nous continuons à mettre sous le terme. Supposons, toujours par exemple, que nos raisonnements s’appliquent à une structure qui apparemment demeure mais dont la fonction, sans même que nous nous en soyons aperçu(e)s, n’est plus du tout le même objet.

Et, tant qu’à supposer, cela ne vaudrait-il pas d’envisager quelques unes des conséquences de nos égarements imaginaires ?

LA BOURSE OU LA VIE... DES ENTREPRISES

Que se passe-t-il donc ? Les "experts" (dont une fois de plus nous rappellerons qu’ils sont généralement autoproclamés et que leurs prévisions comme leurs analyses n’engagent que ceux qui croient à l’expression permanente de leur incompétence distinguée) assistent impuissants à ces mouvements imprévisibles et erratiques qui agitent les "marchés financiers" depuis, dit-on, les attentats du 11 septembre dernier... comme si dans le passé déjà les quelques mouvements plus ou moins périodiquement enregistrés n’avaient rien à voir avec la situation actuelle.

Alors ? Alors, tout ce qui se passe aujourd’hui ne nous paraît être que l’une des conséquences d’une longue histoire qui débute dans les années soixante. Bien longue pour tenir en ces quatre pages habituelles : aussi, vous nous pardonnerez certaines affirmations apparemment péremptoires... dont vous savez par expérience qu’elles ne sont que le résumé lapidaire de réflexions souvent peu orthodoxes mais néanmoins parfois pertinentes...!

Cette histoire commence par une lecture hâtive de l’état de la société. En effet, après avoir assisté à l’invention de la production en masse et de la fabrication des liberty-ships en moins d’une semaine, des sociologues en mal d’imagination ont, à leur tour, "inventé" que le monde, après avoir épuisé l’ère industrielle, avait atteint un nouvel état, celui de l’ère post-industrielle, caractérisée notamment par la suprématie du service sur la production. Au passage d’ailleurs, ils inventaient "l’ère des loisirs", le "travailler moins pour gagner plus", c’est-à-dire un partage nouveau du profit. Un ensemble de raisonnements logiques à partir d’hypothèses complètement irréalistes et surtout à partir d’une erreur théorique née d’une lecture erronée du présent.
Pourtant, un examen attentif de l’état des choses sur le terrain aurait mis en évidence que la chaîne, succession d’opérations exécutées par des machines manœuvrées par des hommes et des femmes, n’était qu’une rationalisation de l’ancien atelier d’artisan. Elle n’était, en effet que la juxtaposition d’un nombre élevé d’ateliers dans le cadre d’un lieu, d’une organisation chronologique et d’un agencement communs. Le geste individuel de l’artisan, réorganisé dans une optique de rationalisation productive avait été disjoint en deux séries d’opérations distinctes, sa conception et son exécution, entre le bureau d’études et la chaîne de production.

Voilà en quoi, nous justifions ce passage de l’artisanat à ce que nous appelons l’artisanat rationalisé. En aucun cas, il ne pouvait s’agir "d’industrialisation" dans la mesure où la machine n’avait fait que multiplier la puissance de la main de l’Homme dont elle avait réduit le rôle jusqu’à n’être plus, dans la plupart des cas, qu’une excroissance biologique d’un ensemble mécanique.

Dans l’optique classique, l’ère industrielle étant atteinte, l’évolution des méthodes de production retirait au développement de celle-ci son rôle de moteur du progrès ce qui ouvrait la voie à d’autres motivations. Nous passions du monde du vecteur de progrès acier (cf. "Diriger autrement" par R. JACOUD et M. METSCH, Les Editions d’organisation, Paris 1991) à l’univers du vecteur de progrès électronique, du monde du produit à l’univers du système. Dans la première configuration, l’objet-roi monofonctionnel était le produit de l’artisanat élémentaire, dans la seconde, le système, réunion d’objets divers, multifonctionnel, s’effaçait derrière ses fonctions et sa qualité se mesurait à celle des services rendus. L’enthousiasme aidant, des sociologues sans imagination créatrice sautaient à pieds joints sur l’ère industrielle pour passer de l’artisanat rationalisé à l’ère des services. Du coup, la recherche de la satisfaction de la consommation et du consommateur (dans une confusion habilement entretenues entre le porteur du besoin, le consommateur, et son apparente satisfaction, la consommation) reléguait la production, c’est-à-dire la réalité, au second plan, pour promouvoir (c’est le mot pour le dire) la priorité d’une satisfaction permanente du phantasme.

Certes, les effets sur les ensembles productifs n’ont pas été immédiats et il a fallu attendre les années quatre-vingts dix pour qu’une "nouvelle race de manageurs" prenne peu à peu le pouvoir et que la multinationale devienne un lieu de rencontres financières, son intervention dans la production étant peu à peu négligée au profit de structures à la méthodologie "ringarde". C’est ainsi que nous sommes aujourd’hui submergés d’offres qui se caractérisent moins par leur utilité matérielle que par les apparentes réponses qu’elles offrent à des phantasmes qui nous sont moins personnels que socialement suggérés. L’incidence sur les propositions d’objets est évidente : rien de ce qui nous est offert ne paraît tenir compte de la situation actuelle.

Ce regard est devenu à ce point majoritaire et hégémonique qu’il a profondément bouleversé la philosophie entrepreneuriale. Il n’est plus tant question de produire que de vendre des services, c’est à dire, en fin de compte, de la "satisfaction affective", du "statut", bref, avant tout du "paraître" socialement organisé. Le problème qui se pose alors c’est que le profit ainsi dégagé devient aléatoire et problématique car son origine est de moins en moins fondée sur des productions matérielles. Cette disjonction entre matériel et virtuel conduit à une conception nouvelle des échanges où l’immatériel l’emporte. Dans ces conditions, la relation se perd entre la matière, le service et le prix, c’est-à-dire le profit. Le mouvement de la mode, au sens le plus large, donne aux errements de la foule des consommateurs une volatilité que les investisseurs gèrent au petit bonheur. Les dirigeants, alors, pour retenir ces capitaux infidèles et mercenaires au delà du raisonnable, affichent des taux de rendement proprement impossibles autrement que dans un univers soit hautement spéculatif, soit au prix de magouilles dont nous reconnaissons aujourd’hui qu’elles touchent à l’escroquerie.

Il ne s’agit plus de conforter un chiffre d’affaires en s’appuyant sur la satisfaction matérielle d’une clientèle par l’offre permanente du meilleur matériel au meilleur prix mais de surfer sur une mode en espérant qu’elle trouvera toujours à s’incarner, ne serait-ce que pour des instants de plus en plus brefs. L’œil fixé sur le cours de bourse auquel, jour après jour, se négocie son titre, le dirigeant immergé dans un univers virtuel est contraint à une manipulation permanente. De la présentation des résultats, sinon des comptes, à la recherche d’un gigantisme dont il suppose qu’il figera la mode à son profit, tous les moyens sont bons pour dissimuler une incompréhension politique et stratégique de l’état du marché. L’état du marché ? Le terme lui-même a changé de sens, il ne s’agit plus d’une clientèle d’acheteurs de biens matériels mais d’une minorité d’acheteurs de taux de rendement dont l’objectif n’a aucun rapport avec le développement réel des entreprises. Il est clair que dans un tel climat, la Bourse a perdu son rôle traditionnel de place de refinancement des entreprises pour devenir une foire "au meilleur rendement immédiat".

Bref, la notion même de placement à long terme s’est effacée au profit d’un commerce des titres et des produits financiers. Aussi, les entreprises n’ayant plus qu’à choisir entre la Bourse et la vie recourent à toutes les astuces possibles pour satisfaire des financiers incompétents qui ne s’attachent en fait qu’à l’apparence des choses.

LA BOURSE ET LA VIE... DES ENTREPRISES

Dans ces moments où la confusion qui s’installe défie toutes les tentatives d’interprétation, les "experts masquent leur incompétence en se référant à des notions de nature affective. Certes, l’inconséquence des investisseurs, leur frilosité, leur nervosité ne sont pas [totalement] à l’origine de la situation mais elles tiennent une grande part dans sa perpétuation... ah mais !

Pourtant un simple regard sur le passé, nous renvoie à une affaire qui fit bien du bruit en son temps : l’affaire LAW. Une excellente idée, celle de créer une compagnie de services par actions. L’attrait de la nouveauté, la qualité de l’invention, une saine gestion... au départ... vite submergée par l’apparition de ces financiers dont les héritiers aujourd’hui ont de nouveau pris le pouvoir. Sans plus aucune référence à quelque échange que ce soit, la demande a changé de nature. Très vite, l’objet social, les services, a été oublié et la production éventuelle, l’établissement régulier d’échanges commerciaux internationaux, abandonnés au profit d’un commerce local portant sur les actions elles-mêmes. Evidemment, en suivant la pente naturelle du commerce des biens matériels, la demande a créé l’offre. C’est ainsi que sont apparues sur le marché les "mères", les "filles", les "petites filles", bref une succession de générations spontanées et scissiparitaires dont les transactions sauvages n’avaient plus de rapports, même lointains, avec la société mère.

Tous ceux qui sont allés au lycée jusqu’aux années cinquante connaissent la fin de l’histoire. Pourtant, la mondialisation n’existait pas encore (ou plutôt, nous en faisions vite le tour, limitée qu’elle était à l’époque à la France, à l’Angleterre, à l’Espagne, aux Pays-Bas, voire à la Prusse), pas plus que les moyens modernes de communication et les présentations "rationnelles" des comptes. La plus grande différence résidait en ce que, de temps à autres, quelques "Chambres ardentes" passaient les comptes au crible et envoyaient à Montfaucon quelques responsables convaincus de fraude, leur collier de la Légion d’honneur étant en l’occurrence un collier de chanvre...

Eh oui ! Malgré les progrès des sciences et des techniques, l’imagination pervertie des technocrates, il n’est pas d’exemple où le rêve le plus étincelant n’a pas fini par se heurter à la réalité. Combien de fois et jusques à quand faudra-t-il répéter que la monnaie (la finance, si vous préférez) n’est qu’un moyen, que sa valeur n’est fondée que sur la matérialité des choses et qu’il y a toujours et partout un comptoir où sa contre-valeur se réifie.

La Bourse a été le lieu, justement, où les détenteurs de capitaux évaluaient la réalité des en-treprises, c’est-à-dire leur capacité de produire des biens que le système d’échanges (le commerce) se chargeait d’apporter aux consommateurs. De la réussite de ces aventures dépendaient ces "retours sur investissements", qui équilibraient ainsi les valeurs ajoutées dues à la créativité des hommes et des femmes engagés dans le processus.

Le renforcement de la technocratie, l’ignorance crasse des phénomènes de développement sinon le mépris de l’intendance, la confusion, enfin, entre ce qui relève de la politique, de la stratégie et de la tactique a fait de la finance l’alpha et l’oméga de la gestion économique. Le premier résultat de cet aveuglement a été de disjoindre le développement de la production du marché des capitaux. Nous avons assisté ces dernières années à une réorganisation fondamentale : d’une part, des entreprises de plus en plus nombreuses ne se refinancent plus à la Bourse et, d’autre part, la Bourse est devenue un lieu d’échanges de produits financiers avec comme conséquence immédiate, la volatilité extrême des engagements. C’est ainsi que les "experts" découvrent avec stupéfaction que malgré des "fondamentaux-plus-que-corrects", les valeurs en Bourse des meilleures entreprises s’effondrent.

Quand s’apercevront-ils donc qu’il ne s’agit là que de la matérialisation de la disqualification de la Bourse comme thermomètre de la santé économique ?

[L’existence, sans cesse répétée, de "bulles financières" ici ou là, est relevée avec malice dans une histoire juive : deux courtiers juifs, Finkelstein et Schneierson, se croisent rue des Rosiers. Schneierson tient dans ces mains un collier de perles qu’il manipule comme un rosaire, ce qui donne lieu à la conversation suivante ;

F. "Kekcekça ?"
S. "Tu vois bien, un collier"
F. "Je sais bien, mais tu vends ?"
S. "Non, c’est pour Sarah, ça fait quarante ans que je lui ai promis de lui offrir un collier."
F. "Ecoute, moi aussi j’ai promis un collier à Rachel. Puisque Sarah l’attend depuis quarante ans, elle pourra bien l’attendre encore un peu mais Sarah n’a pas encore pris l’habitude. Alors, elle est prioritaire. Tu vends ?"
S. "Vu comme ça, tu as raison. Je vends"
F. "Combien ?"
S. "Mille Euros !"
F. "Banco !"
Il sort une liasse et paye cash, prends le collier et disparaît au coin de la rue. A ce moment-là, S. se prend la tête et dit : "Oy, oy, oy ! 1000, j’ai dit et 1000 il a accepté sans marchander. Je suis stupide, c’est un collier à 2000 !" et il se lance à la poursuite de F. qu’il retrouve. Dès qu’il l’aperçoit, il lui dit : "Ecoute Moshe, ce n’est pas très sympa pour Sarah. Imagine qu’elle meure demain...le collier, elle ne l’aura jamais. Tu me le vends ?" F. réfléchit un instant et dit :"d’accord". S. "Combien ?", F. "2000". S. s’exécute à l’instant et le collier change de main. La transaction se répète (nous vous laissons le soin de réinventer les arguments échangés). Finalement après avoir reçu 10 000 Euros pour le collier ; S. cherche à renouer le commerce mais ne parvient pas à retrouver F. qu’il ne rencontre enfin qu’à l’heure de l’apéritif. Il se précipite alors vers lui et lui crie ; "Le collier ? 12 000 !". "Malédiction" dit F. "je viens de le vendre 11 000 à Dupont". "Crétin", lui dit alors S. "N’étions nous pas en train de gagner gentiment notre vie, qu’est-ce que tu as eu besoin de mêler la dame de Carpentras à nos affaires ?"

N’est-ce pas là, en quelques phrases la plus cruelle description des mécanismes boursiers actuels ?]

LA VIE... DES ENTREPRISES, AVEC OU SANS LA BOURSE

Alors ? Alors, deux principes, le financement et le refinancement des entreprises exigent une structure spécifique et spécialisée, les jeux d’argent sont licites, il existe donc trois solutions possibles :

• Réglementer le marché des investissements en taxant très lourdement (75%) les plus-values relatives aux investissements à caractère spéculatif (à moins de cinq ans). Le montant de ces taxes étant en grande partie reversé aux entreprises lésées par ces mouvements spéculatifs.

• Disjoindre le jeu et l’investissement en créant un institut national de l’investissement géré par une autorité indépendante représentative des établissements industriels, commerciaux et bancaires sous l’autorité du Conseil économique et social. La "Bourse-jeu" étant alors soumise au droit commun applicable en matière de jeux de hasard (casinos, cercles, etc...).

• Garder une structure unique où le souscripteur afficherait le statut (investisseur ou joueur) de son choix au moment de chaque opération considéré comme définitif.

Parallèlement à ces choix, le gouvernement des entreprises doit être réformé dans le sens de la transparence et en définissant très précisément les responsabilités des dirigeants (Conseils d’administration, de surveillance, directoires, et toutes autres formes) vis à vis des actionnaires ainsi que les sanctions qui pourraient leurs être appliquées en cas d’impéritie.

Contrairement à une habitude qui semble se répandre largement, le gouvernement des entreprises n’est pas la poursuite impavide d’une partie de Monopoly où des irresponsables achètent ou vendent des entreprises sur des coups de dés, généralement à crédit, en appliquant l’adage bien connu : "... certes, je vends chaque article à perte... mais je me rattrape sur le volume...!" A cet égard, il faudrait, peut-être, revoir toutes les procédures de surveillance et de justification des choix politiques et stratégiques des dirigeants, en évitant, par exemple, de concentrer dans les mêmes mains ce qui relève de la politique et de la stratégie et ce qui relève de leur mise en œuvre, la tactique. Mais de grâce, laissons les professionnels inventer leur aggiornamento plutôt que de leur dicter les plans d’une usine à gaz. Jugeons-les à leurs propres œuvres... mais alors, ne manquons pas de les juger !

Qu’en pensez-vous ?

* En fait, depuis la remarque nous a été faite d’une confusion : un stratège, terme jusque récemment utilisé uniquement par les militaires, pratique la stratégie alors qu’un "stratégiste" (terme d’un français ancien) est un spécialiste des stratégies.


jeudi 22 janvier 2009 (Date de rédaction antérieure : janvier 2009).