Ah, le luxe n’est plus ce qu’il était...

Enfin, presque plus...

Il y a quelque temps encore, rien ne pouvait apparaître qui ne soit immédiatement qualifié de "phénomène de société". Sans doute manquons nous, collectivement, d’imagination mais il semble que les médias dans leur quasi totalité ne sont plus en mesure de relever des événements de nature à mériter ce label.

La société aurait-elle perdu son "caractère phénoménal" ? Ne serait-elle plus l’objet, le sujet, la victime ou l’auteur de ce mouvement de transformation qui agitait si récemment les "observateurs autoproclamés" de son évolution ? Ou bien, le mouvement serait-il profond au point que chacun d’entre nous subissant quelque nouvel avatar, la collectivité soit inhibée au point de ne plus saisir que les "phénomènes de société" ont explosé jusqu’à atteindre le cœur même de la structure sociale ?

Bref, serions-nous devenu insensibles parce que les changements subis par nos environnements, nos cadres et nos conditions de vie dépassent nos capacités d’assimilation ?

Oui, ben, d’accord, ... et le luxe dans tout cela ?

Elémentaire mon cher Watson ! En effet, rien n’est plus révélateur d’une structure sociale et de ses subtilités que les règles qui organisent le monde du luxe et sa jouissance. Lorsque les conditions changent, un certain nombre de comportements (de paramètres, pourquoi pas...) qui matérialisent le symbolisme des positions relatives des différents groupes sociaux, se modifient aussi, et souvent de manière drastique.

Eh bien, ce luxe ?

Parlons-en !


DU LUXE EN REGIME HIERARCHIQUE

Le luxe ? A quoi ça sert ?

Il est un peu rapide de considérer que le luxe est l’expression d’une jouissance particulière de biens et de services personnalisés qui sont réservés à une minorité discrète et policée. Il suffit de regarder autour de soi pour se rendre compte que la manifestation du luxe, sa recherche et sa jouissance sont autant de comportements dont la signification sociale est considérable.

De même que le galon, l’étoile, les parements d’uniforme et les accessoires divers de l’habit militaire ont pour fonction d’en singulariser les porteurs et d’affirmer leur position sur l’échelle qui organise les prérogatives de toutes natures attachées au "rang". La possession, la jouissance et l’exhibition de l’univers luxueux est une déclaration, en même temps qu’une affirmation, de la position sociale. Il faut noter, que l’exhibition d’un individu, suffit la plupart du temps pour étendre cette affirmation aux membres de se famille, voire à ses proches.

C’est au début de l’ère industrielle, que le luxe a changé de nature. De l’appartenance à un groupe dont le poids économique n’était pas fondamental, nous sommes passés à une nouvelle structure de pouvoir fondée avant tout sur la propriété de moyens financiers. Si au départ, le partage par certains groupes d’une certaine conception du luxe valait droit d’adhésion à un "club" d’initiés, l’invasion des lieux de pouvoir par des "nouveaux riches" en a bouleversé la signification en profondeur. Désormais, le luxe est devenu apparent et sa manifestation, le symbole d’une appartenance au groupe "des gens qui comptent".

C’est donc sur le plan de la représentation que le rôle social du luxe va s’exprimer. Cet aspect implique d’abord une "civilisation de l’objet" à vocation de reconnaissance publique : tout ce qui se montre devient manifestation. Il n’est pas de compartiment de la vie qui échappe à l’exposition, pour ne pas dire à l’exhibition. Jusqu’aux manières d’être et de se comporter qui ajoutent une dimension immatérielle à l’étalage quotidien.

Exemple public de la réussite, cet ensemble devient aussi bien le rêve du "petit" qu’une matérialisation des marches qui réifient l’ascension sociale. A la discrétion initiale succède donc la publicité, voire l’étalage qui permettent d’exalter le "pourquoi pas moi" du citoyen quelconque. Apparaît alors un autre aspect du rôle du luxe, la manifestation de la réussite, sa reconnaissance et son évaluation le long d’une échelle matériellement appréciable par tout observateur. Bref, le luxe n’est plus là que comme une mise en scène de "l’être vu" qui détache de la multitude. Il permet le rassemblement permanent d’identités dont le faible nombre serait autrement noyé dans la foule des anonymes.

Le lieu d’habitation, la manière de vivre, la possession d’objets significatifs, le vêtement, le mode quotidien d’existence, les sorties, les vacances, etc... constituent la déclaration publique d’appartenance "au dessus du panier" social. Pourtant et aussi bizarre que cela paraisse, en devenant carte d’identité, certificat d’adhésion, expression publique, le luxe a perdu son caractère élitiste pour n’être plus qu’une simple déclaration de revenus.

Illustration © Jissey 05

BEN ALORS, LE LUXE AUJOURD’HUI, A QUOI ÇA SERT ?

Cette apparente "démocratisation" du luxe n’est pourtant pas aussi évidente qu’il y paraîtrait. Dans le choix des objets, s’introduisent des évaluations subtiles qui conduisent à des degrés d’initiation qui sont autant d’exclusions.

Par exemple, à un moment donné, la montre "Pacha" de Cartier était un apparent indice d’appartenance mais les véritables initiés se reconnaissaient à la possession d’un bracelet au fermoir particulier dont le prix à lui seul équivalait à celui de la montre elle-même.

Bref, le bouleversement du contenu de l’échelle hiérarchique et l’affaiblissement du pouvoir de la structure taylorienne se sont étendus au rôle et la signification du luxe. Cette évolution a été accélérée par les progrès de la technologie. En effet, un certain nombre d’objets encore récemment significatifs, automobiles, montres, lieux de vacances, etc... sont devenus accessibles à une plus grande partie de la population. La valeur d’usage de ces objets est bien souvent devenue indépendante de leurs propriétés extérieures. La crise du marché des automobiles de luxe, pour ne parler que de cet exemple, est intéressante à cet égard. A part quelques amateurs qui y vivent un plaisir parfaitement personnel, la plupart des "happy fews" semblent avoir abandonné de type de "carte de visite". Les raisons en sont nombreuses parmi lesquelles, sans doute, la multiplication des vols ciblés et des déprédations. Mais il en est de même pour de nombreux autres objets. Tout se passe, en fait, comme si le luxe tendrait à perdre sa valeur de "témoignage" sociétal en acquérant, par contre, une dimension personnelle, presque intime.

Quelles raisons pouvons-nous imaginer qui permettraient d’interpréter cette évolution ?

L’évolution actuelle qui tend à effacer les structures hiérarchiques de notre société de production n’est probablement pas étrangère à ce phénomène. Dans la mesure où la hiérarchie n’est plus véritablement nécessaire au développement des échanges et des productions, sa manifestation socio-sociétale devient inutile. L’affichage même de ses caractères devient nuisible. En effet, le délitement de la loi, les difficultés de son application menacent l’intégrité matérielle et physique des différents échelons de la pyramide sociale, les plus élevés étant les plus fragiles. Disons-le tout net : il est devenu dangereux d’afficher des éléments extérieurs de richesse. Si ce risque pouvait jusqu’ici être couru compte tenu de la nécessité de la déclaration publique de l’appartenance, les bénéfices semblent en être complètement effacés. Le bien vivre, le bien être sont devenus affaires personnelles et leur manifestation parfaitement intime.
A quoi bon s’étaler au grand jour, si cette affirmation ne rapporte plus aucun bénéfice.

Mais dans ces conditions que reste-t-il du luxe ? Une dimension jusqu’ici masquée par le caractère "publicitaire" de sa manifestation. Un objet de luxe comporte une part importante d’usage personnel. Qu’il s’agisse du sens du beau, du confortable, de l’harmonie, ces éléments, subjectifs sans doute, appartiennent à l’univers personnel des individus. Dans un monde de plus en plus individualistes, au sens le plus étroit du terme, leur jouissance, devenue pour ainsi dire parfaitement égoïste, n’a plus rien de public, de collectif en quelque sorte.

Il ne s’agit plus de montrer, d’exhiber, mais de jouir directement sans passer par le miroir du regard de l’autre. Dans une dichotomie entre l’avoir et l’être, une dimension nouvelle où Harpagon loin d’accumuler dans l’inutile, s’entourerait de ses louis devenus objets d’usage au point d’être banalisés. Qu’importe alors que leur fonction représentative aie disparu, le plaisir est purement personnel de les laisser couler dans ses doigts.

En somme, le luxe est devenu intime. La chose est d’autant pus évidente que les seuls "pratiquants" du luxe publicitaire d’hier sont les professionnels dont la vie publique n’est faite que de son exhibition.

ALORS, LE LUXE ?

Le luxe, en ce monde de la fabrication en série, va prendre une dimension universelle.. Il va se saisir de la versatilité permise par le progrès des moyens de production qui permettront à chacun d’acquérir l’objet personnalisé de son choix. Il ne s’agira plus de trancher sur son voisin, de gagner une singularisation dont le premier objet serait de s’extraire de l’anonymat. L’objectif sera de jouir de l’objet, du rythme et de la satisfaction d’un goût individuellement possédés et exprimés.

Le luxe ce sera de choisir et d’être satisfait personnellement sans références à l’environnement socio-sociétal. Bref, dans une société où le mode de pensée dominant sera devenu l’induction, le luxe sera de pouvoir inventer et d’en jouir.

Nous passerons alors d’un luxe dont le rôle essentiel aura été d’exalter la position d’individus dans une structure taylorienne, à un luxe qui sera l’expression individuelle d’un choix librement assumé dans le cadre de l’organisation en réseau systémique.

Tout est affaire de communication. Rien d’étonnant, alors, qu’en régime taylorien où l’information, tactique, circule du sommet à la base exclusivement, le luxe soit un apanage du sommet. Tout à fait normal aussi que dans un système où la communication, stratégique, circule sans obéir à des sens privilégiés, le luxe acquière une dimension beaucoup plus élitiste en ce sens que chacun devient maître de ses choix.

Alors le luxe ? L’affirmation de la liberté individuelle ?

Qu’en pensez-vous ?


mercredi 31 août 2005 (Date de rédaction antérieure : juin 2005).