Une démonstration... par l’absurde !

Il n’est pas de décisions, d’actes ou de démarches qui puissent être considérés comme indépendants. Tous s’inscrivent dans un contexte politique, matérialisent une stratégie et s’expriment dans une tactique. Cependant, si les deux premiers termes de ce triptyque sont implicites, la tactique n’est plus que l’illustration d’un système D. Chaque opération est alors l’enfant du hasard, ces effets imprévisibles et ces conséquences ingérables. En fin de compte, les situations échappent totalement à l’analyse, à la prévision et ce ne sont plus les Hommes qui gèrent les situations mais les situations qui gèrent les hommes...


A de nombreuses reprise, déjà, les "Humeurs stratégiques" ont examiné les situations créées par la considération partielle des rapports entre politique, stratégie et tactique. A l’occasion, nous avons souligné les limites d’une action indispensable mais entreprise sans avoir précisément analysé son "pourquoi", et son "ou", ce qui conduisait nécessairement à des "comment" erratiques.

Il est intéressant d’examiner les événements actuels à la lumière de cette grille d’analyse.

LES RUINES D’UN PASSÉ RÉVOLU

Intéressant moment de notre histoire que celui que nous vivons actuellement. Intéressant en particulier parce que nous sommes frappés par le décalage qui existe entre notre appréciation du monde et sa réalité.

La réalité n’est autre que la lecture que nous en faisons à travers un modèle. Ce modèle nous est suggéré par des hypothèses qui s’expriment dans cette construction tout à fait subjective bien que partagée par un nombre important de "sociétaires". Nés du hasard et de l’ingénuité de quelques uns, ce modèle et la structure socio-sociétale qui le traduit ont évolué au cours du temps. Cette évolution, souvent le fait des circonstances, conduisait encore, il y a peu, à suivre des bouleversements dont nous sommes de moins en moins les maîtres. D’abord ponctuelle, notre inadaptation pouvait paraître passagère, localisée, largement due, croyions-nous, à des paresses sociétales qu’un réveil devait nous permettre de surmonter. Elle nous apparaît à présent d’une autre nature. Comme toujours, plutôt que de tenter de trouver des remèdes en réinventant une lecture des événements, nous nous contentons de chercher dans le passé des exemples auxquels nous tentons d’imaginer des traitements dérivés de ceux qui conduisirent nos prédécesseurs à l’échec. C’est ainsi que nous avons traversé un moment où la crise de 1929 semblait renaître de ses cendres.

[Au passage, cela nous rappelle qu’il n’y a pas si longtemps, alors que nous vivions quelques désagréments déjà financiers, un honorable expert (son nom nous échappe) déclarait que, compte tenu du contrôle exercé par les banques centrales sur les mouvements financiers internationaux, jamais plus une crise de la surface de celle de 1929 ne se reproduirait. En un certain sens, il n’avait pas tort, 1929 est un orage de sous-préfecture comparé à l’ouragan qui s’annonce.]

Déjà, les mesures que le président élu des Etats-Unis se propose de prendre sont comparées à celles que le président Roosevelt avaient mises en œuvre à ce moment-là. Sans doute, sommes-nous franchement ignares, mais nous avons beau chercher, nous ne voyons rien de commun entre hier et aujourd’hui. Si pourtant ! Les victimes ! Peut-être, plus nombreuses qu’alors parmi les pékins vulgaires. Remarquons cependant que, jusqu’ici en tout cas, il n’y a pas eu de suicides de financiers.

Mais laissons cela, notre propos est d’aller plus profond et de tenter, une fois encore, de retrouver s’il est possible, le mécanisme du processus qui nous conduit à l’actualité. Indépendamment des ethnies, du sexe, de l’âge, un mê-me malaise s’exprime partout, dans tous les pays, chez tous les individus,. Certes les formes, les termes, la puissance des réactions varient mais le fond des réactions paraît planétaire. Grosso modo et le plus simplement du monde, ce que nous pouvons entendre, c’est : "ça ne peut plus durer, il faut que ça change… !" Ça, quoi ? Tout et n’importe quoi : le pouvoir d’achat, la maladie, les programmes de la télé, la faim, les logements, le bouclier fiscal, le "ter-rorisme", l’inégalité, les luttes de clan….

Un inventaire à la Prévert mais pas "pour rire". Quand l’inconfort est à ce point éclaté, il ne s’agit plus d’un moment difficile qui serait né d’imprudences (pardon, d’impudences) financières mais probablement d’une remise en cause radicale (au sens des racines) du pourquoi de l’humanité. Pour tenter d’interpréter la situation actuelle, commençons par formuler quelques hypothèses dont la généralité" est absolument nécessaire à la formulation d’un modèle opératoire. Evidemment ces hypothèses sont discutables, elles ne porteront de valeur que dans la mesure où les interprétations auxquelles elles conduiront nous paraîtront plausibles. En d’autres termes, si les faits observés à leur lumière présenteront une ligne de cohérence.

Hypothèse 0

• Toute entreprise humaine s’organise autour d’un pourquoi, qu’il soit explicite ou implicite

Hypothèse 1

• ïl est impossible de faire l’économie d’être vivant. Cela signifie que le premier de nos pour-quoi est celui de survivre. Manger, dormir, assurer la descendance nous sont dictés par notre instinct le plus radicalement animal.

Hypothèse 2

• Le pourquoi qui nous anime est celui de la survie, la stratégie qui traduit cette politique est celle du choix des instruments de cette survie : en l’occurrence, produire.

Hypothèse 3

• La tactique qui nous est suggérée est celle qui consiste à chaque instant à acquérir l’outil le plus performant.

Hypothèse 4

• Cet objectif de survie implique pour être atteint de faire évoluer les outils, les modes de leur utilisation, la constitution et l’évolution des groupes humains. Il en résulte que la possession de l’outil et sa mise en œuvre conditionnent les modes d’organisation socio-sociétaux.

Exprimé plus "théoriquement", nous pourrions dire que force est de constater que notre politique, la survie de l’espèce, n’a jamais donné lieu à une explicitation sous forme de stratégie. Il en résulte que les tactiques que nous mettons en œuvre ne répondent qu’à des objectifs immédiats, limités et, le plus souvent, incohérents.

Quelques constatations :

Notre "pourquoi" aujourd’hui est toujours le même et si ses déclinaisons stratégique et tactiques ont évolué, la politique qui le matérialise n’a jamais été réexaminée de manière explicite. Les conséquences de ce manque de "curiosité" sont multiples, en particulier celles qui atteignent les réponses développées pour assurer nos survies individuelles et quotidienne.

Il semble que toutes les réponses que nous tentons d’apporter à la nécessité de survivre en "fabriquant mieux" n’apportent plus les résultats que nous en espérons. Nos outils, toujours plus performants en apparence, paraissent de moins en moins adaptés.

En fait, nous pouvons essayer de développer une analogie… en ne manquant pas de souligner qu’une analogie est d’autant plus discutable qu’elle porte le risque d’être prise à la lettre.

[Supposons que nous introduisions des particules dans une boîte étanche. Au départ, elles seront toutes groupées autour de l’orifice d’introduction. Celle-ci achevée, la boîte étant scellée, la population va évoluer de manière à ce qu’un équilibre apparaisse. Un équilibre ? C’est-à-dire un état général stable où la densité des particules, par exemple, pourra être, vue de loin, considérée comme constante. Tant que cette valeur "moyenne" ne sera pas atteinte, le système évoluera. Une fois cette constance atteinte, la situation n’évoluera plus, nous serons à l’équilibre. Cependant si nous suivions une particule individuellement, nous constaterions qu’elle se déplace, qu’elle se heurte à d’autres particules, qu’elle acquiert passagèrement de l’énergie qu’elle cède l’instant d’après au cours d’une nouvelle collision etc..

Cela signifie d’une part que nous sommes dans la situation d’un "jeu à somme nulle" et que "l’enrichissement" même passager d’un élément se traduit par "l’appauvrissement", même passager d’un autre. Rien n’étant jamais réellement étanche, l’énergie de l’ensemble diminue peu à peu… à moins que l’extérieur n’apporte de l’énergie de manière continue. Mais le "jeu à somme nulle" demeure et l’extérieur s’appauvrit. Tant que cette règle peut se maintenir, le fonctionnement de notre boîte sera relativement harmonieux même si les fluctuations de l’état individuel des particules peuvent évoluer dans l’espace et le temps.]

Grosso modo, l’état du monde est assez semblable à ce que nous venons de décrire. Mais cette description devient inopérante si nous commençons, peu en importent les raisons, à être obligés de tenir compte de l’état de l’extérieur. Dans la mesure où la règle du jeu continue à obéir à l’hypothèse de somme nulle, rien ne compensera plus "l’usure énergétique" et le système finira par disparaître… à moins que la règle du jeu ne soit changée.
Revenons à notre environnement

UN ÉTAT PROGRAMMÉ… MAIS PARFAITEMENT IMPRÉVISIBLE !

Mais en fait que se passe-t-il ? Il se passe des "choses" mais ces "choses ne deviennent "informations" que dans la mesure où nous nous munissons d’une grille de lecture. Dans ces conditions, ces "faits" s’ordonnent d’une manière qui nous paraît cohérente et nous sommes fondés à donner une valeur à l’interprétation qui en découle.

Ainsi, nous constatons que depuis une bonne quarantaine d’années, loin de s’améliorer, la situation de la plupart s’aggrave. Les grandes institutions fonctionnent mal, les services publics, quels que soient les opérateurs, publics ou privés, répondent de plus en plus mal aux besoins des utilisateurs. Bref, ce ne sont plus les Hommes qui gouvernent les événements mais les événements qui gouvernent les hommes.

Insensiblement, les schémas qui décrivaient l’action des individus, des groupes et l’évolution de la société ont perdu peu à peu toute représentation effective. La recherche permanente de l’outil le plus performant a perdu tout contact avec la réalité. Les progrès techniques dont nous observons l’influence, nous apportent des objets dont l’usage est plus destructeur d’équilibre socio-sociétal que constructeur de nouveaux mieux-êtres. Mais au delà de ces progrès sans objet réel, c’est toute une démarche, des com-portements, des choix qui apparaissent complètement décalés.

[Des exemples ? A foison : pourquoi des machines à laver à programmes si multiples alors que la ménagère lambda n’en utilise que trois au plus ? Pourquoi des limousines somptueuses propulsées à vive allure par des moteurs surdimensionnés alors que les vitesses sont de plus en plus limitées ? Pourquoi du pétrole alors que l’hydrogène ferait l’affaire… sans pollution ? Pourquoi créer des "besoins" issus de modes artificielles plutôt que la satisfaction de nécessites incontournables, l’usage immodéré du téléphone portable, l’invention d’une anarchie communicatrice ? Et pourquoi, pourquoi, pourquoi ? C’est à n’en pas finir de ces interrogations sans réponses !]

La dérive à laquelle nous faisons allusion est née d’une incroyable paresse alliée à une effarante arrogance de posséder la clef de toutes choses. Cette conjonction se retrouve dans l’appréciation portée par tous les mécontents et que nous pouvons résumer par la phrase : "Si ça ne va pas, c’est par manque de crédits, de locaux et de bras.. ;" Un point, c’est tout.

Nulle part, en aucun lieu, dans aucune instance, une voix s’élève pour demander " mais pour faire quoi ?" Nous questionnons le moindre geste, nous condamnons sans appel, jamais pourtant nous ne nous posons la question de "l’à quoi ça sert ?" Par contre, nous critiquons mesure après mesure, sans jamais exprimer une vision d’avenir et des démarches qui pourraient nous en rapprocher. Nous ne réalisons apparemment pas que nos critiques expriment justement l’absence d’une vision du futur. Il en résulte que cet outil à chaque instant plus performant dont la recherche a été le moteur du progrès a perdu son rôle socio-sociétal. Ce n’est plus "une" automobile qui est l’objet du désir mais "mon" automobile… et le système de production, l’organisation sociale qui en ont découlé sont incapables de répondre à une expression de plus en plus individuelle. Et c’est vrai de toutes choses. La structure ne répond plus à ces besoins qu’elle est par ailleurs incapable de recenser. Rien d’étonnant alors à ce que toutes les questions demeurent sans réponses. Quelle école, quelle justice, quels transports , quels habitats, quelle organisation socio-sociétale, quel avenir ?

Tant que nous n’aurons pas admis que nous sommes face à un bouleversement de la condition humaine sans précédent, toutes nos démarches seront vouées à l’échec.

[Le récent congrès du P.S. est une effarante illustration des dérives provoquées pas l’absence d’une réflexion politique préalable. Le mal remonte loin… au congrès de Tours… où se déclara las scission entre le futur P.C.F. et la S.F.I.O. à devenir. Le vieux cosaque, Marcel Cachin, et ses camarades gardèrent non seulement L’Humanité, le journal du parti, mais confisquèrent l’idéologie, c’est-à-dire la vision du futur que Marx avait offerte aux activistes du monde ouvrier. C’est ainsi que les bons apôtres socio démocrates se retrouvèrent riches de bonnes intentions et d’espoir(s)… mais sans aucune vision du futur, sans idéologie et, par conséquent, sans politique. Ce fut leur drame mais ce fut aussi leur survie. En effet, lorsque l’idéologie marxiste s’est matériellement effondrée, le P.C.F. disparut en même temps. Le P.S., par contre, organisé autour des "opportunités" généralement locales survit en-core aujourd’hui. Cahin-caha, sans colonne vertébrale, il va de ci, de là, au gré de la personnalité d’un dirigeant plus fin tacticien que ces compères et ne survit, en fait, qu’en étant "toujours contre ce qu’il était pour" dès lors que l’adversaire s’en saisit. Cette survie s’organise donc autour d’une bataille permanente de clans et dépend de la puissance respective des alliances . A cet égard, la situation actuelle est une extraordinaire illustration du devenir d’un groupe incapable d’imaginer une nouvelle vision du monde et de la proposer à la société. Sa seule arme, si l’on peut dire, est la manifestation permanente de la critique développée autour de la dénonciation permanente du comportement de l’adversaire.]

PAR OÙ COMMENCER ?

Quelles devraient être les normes nouvelles à retenir ? Tout d’abord la structure à venir devrait permettre l’invention alors que notre structure actuelle est faite pour la fabrication de masse, c’est-à-dire à la mise en œuvre de solutions uniformes. L’invention ne peut s’effectuer que dans un climat de liberté, liberté du geste, liberté de la pensée, ce qui implique l’apparition d’une forme de réseau, libre de hiérarchie intrinsèque. Il est, en effet, quasiment impossible de créer dans un univers de subordination, indispensable pourtant dès lors que la fabrication choisie comporte une dimension impériale.
Un credo incontournable : il n’est pas possible de faire l’économie d’être vivant . Cela signifie qu’en l’absence de toute nouvelle vision de l’avenir toutes les mesures qu’il sera possible d’envisager auront un caractère conservatoire. Il est donc indispensable d’opérer en se limitant aux améliorations qui rendent la vie quotidienne plus facile. Lesquelles ? Il suffit d’interroger nos "agacements". Ce serait une grossière erreur d’aborder ces ajustements dans un esprit de contradiction où nous chercherions à remplacer une chose, une démarche, une appréciation par leurs expressions antinomiques. Aujourd’hui, les problèmes se présentent de plus en plus sous des aspects délocalisés dans tous les sens du terme, géographiquement aussi bien que culturellement.. Avant de hurler à l’utopie, rappelons-nous que techniquement parlant, l’usine sans bras humains est déjà possible, l’inventeur devenant de plus en plus indispensable. Au point même qu’un jour viendra où seuls survivront des êtres libres, autonomes et indépendants. Cela constamment présent à la pensée et à l’action, individuellement et collectivement, commencer à remettre en question toutes nos orientations actuelles. Aucun sujet, aucun domaine, aucun tabou. C’est peu à peu et au travers de ces interrogations que l’avenir commencera à se dessiner. En l’occurrence, tout est question de "regard".

[Par exemple, actuellement, notre Landerneau s’agite sur la question de l’âge auquel doit s’assumer la responsabilité pénale. Notre réflexion se fonde sur une conception de l’enfance où l’enfant est une promesse d’adulte. Et si nous envisagions d’autres hypothèses ? Après tout, peut-on encore parler d’enfance quand des gamins de douze ans violent des copines de leur âge dans des locaux à poubelles, fument des joints et boivent des alcools forts ? La question mérite d’être considérée et la réponse ne se trouve probablement pas dans le cadre actuel. Et ce n’est pas le seul problème devant lequel notre groupe est impuissant.]

Un "à quoi ça sert ?" est la matérialisation d’une vision du monde sans laquelle il ne peut y avoir de politique, il ne peut y avoir de stratégie. Il ne reste alors qu’une succession de réactions à des situations imprévues, incontrôlables, auxquelles nous tentons de faire face. Ces situations ne sont pas reproductibles car nous sommes dépourvus de cette vision d’avenir. Celle qui nous guidait jusqu’ici se révèle dorénavant inappropriée. Pour y parvenir encore faudrait-il que nous adoptions des comportements opérationnels, c’est-à-dire de ne rien entreprendre que nous n’aurons décrit auparavant son "à quoi ça sert". Le comprendrons-nous ?

Qu’en pensez-vous ?


vendredi 23 janvier 2009 (Date de rédaction antérieure : décembre 2008).