La culture de l’apparence n’est que le règne du trompe-l’œil

Les modèles interprétatifs destinés à inscrire des comportements sociaux dans la continuité sont devenus autant de dogmes. Comme ils ont servi de bases aux décisions prises, les comportements adoptés sont généralement inapplicables puisqu’ils formalisent des états étrangers à la réalité actuelle.


De tous côtés des voix commencent à s’élever qui tentent de nous ouvrir les yeux : tout ne serait plus qu’apparence, tout n’est plus qu’apparence. La politique, la littérature (ah, cet excellent pamphlet signé de Pierre Jourde et publié aux éditions "L’esprit des péninsules" et intitulé La littérature sans estomac !), nos relations quotidiennes, bref la vie et quasiment toute la vie, rien ne semble échapper à cette civilisation du vide.

Notre monde ressemble à cette image classique du canard décapité qui continue à courir en battant des ailes avant de s’affaler définitivement. Les "Humeurs stratégiques" ne savent pas si les canards ont une âme mais cette course éperdue où s’épuisent les deniers réflexes de ce qui a été une vie organisée s’apparente aux mouvements désordonnés d’un ensemble huma in qui ne présente plus aucune cohérence.

Mais si le groupe n’est plus en mesure de réagir, en est-il de même des individus ? Allons-nous subir l’érosion de notre humanité pour n’être plus que des zombies pensionnés, des ballons que se disputeront des bandes irresponsables dans un climat chaotique, sans avenir ?

Pourtant, pris individuellement, chacun de nous est toujours ce singe debout qui a fini pas atteindre la lune, prêt à vaincre mille obstacles dès lors qu’aucun bel esprit n’est plus là pour modéliser l’inconnu comme une simple projection du passé.

Voyons un peu...

LA RÉALITÉ... OU COMMENT S’EN DÉBARRASSER

La théorisation des situations est une étape de toute évolution. Pas plus fondamentale que le fait de les vivre et de les observer mais indispensable à leur assomption, à leur compréhension et, par conséquent, à leur maîtrise. Malheureusement, cette étape où devrait s’exercer notre capacité créatrice n’est le plus souvent qu’une tentative malencontreuse d’analyser des faits actuels au moyen d’une grille née du passé.

Malencontreuse, certes, mais parfaitement compréhensible dans un monde où le mode de pensée dominant est celui de la déduction qui s’exprime généralement par la pratique d’un déterminisme primaire. Celui-ci d’ailleurs se résume depuis l’école primaire par cette proposition si séduisante parce que simple sinon simpliste qui dit que : "les mêmes causes produisent les mêmes effets". A première vue, rien à dire puisque notre expérience quotidienne vérifie cet adage. Certes, de temps à autres, des grains de sable perturbent cette belle ordonnance mais leur influence est généralement réduite. A y regarder de plus près, pourtant, cette proposition apparaît vite comme le fruit d’une hypothèse qui, pour être implicite, n’en est pas moins irréaliste au point de nous paralyser. Elle suppose en effet que les causes demeurent les mêmes. Parfaitement plausible dans un monde purement mécaniste et mécanique, elle devient aberrante à l’instant même où l’Homme entre en scène... à moins de considérer que la grande majorité de l’humanité "demeure telle qu’en elle-même l’éternité la fige".

Evidemment, tant que cet Homme développait la plus grande partie de son activité comme une excroissance de la machine, sa fonction mécanique l’emportait sur toute autre. La gestion des événements revenait à la gestion des individus vécus comme des outils largement indifférenciés et traités collectivement selon des procédés adaptés à leurs caractères mécanistes. Dans ces conditions, l’aspect individuel étant ignoré, les modèles interprétatifs destinés à inscrire des comportements sociaux dans la continuité sont devenus autant de dogmes.

[Notons que ce regard largement répandu parmi les élites (ajouter "dirigeantes" devient alors un pléonasme) s’applique à toutes les situations, saisit tous les conflits, génère toutes les compréhensions et préfigure toutes les solutions mises en œuvre. L’échec de la plupart d’entre elles, même quand il est reconnu ne conduit pourtant pas à remettre sérieusement en cause les analyses qui les ont motivées.

A titre d’exemples, citons pêle-mêle, rien que pour la décennie qui vient de s’écouler : sur le plan international, la guerre du Golfe, la fanatisation des guerres de religion, le conflit israélo-palestinien, les turbulences en Afrique ; sur le plan national ; le partage du travail, le dirigisme, l’insécurité... et l’énumération est loin d’être exhaustive... Le caractère commun de ces situations réside en ce que les modèles interprétatifs qui ont servi de bases aux décisions prises et aux comportements décidés sont généralement inapplicables car ils formalisent des états étrangers à la réalité actuelle. L’invasion du Koweit par l’Iraq assimilée à l’invasion de la Tchécoslovaquie par les nazis, les attentats islamistes comme le fait d’une minorité dévoyée, la lutte des palestiniens assimilée à une guerre de religion, le travail assimilé à une donnée matérielle, le dirigisme qui assimile l’existence des citoyens à une tentation quotidienne au mensonge, à la fraude et à l’oisiveté délinquante, l’insécurité, à une simple déviation sociale,... etc...]

Les conséquences de ce concours de circonstances apparaissent comme d’autant plus graves dans un monde où la dérive technocratique propage une conception très particulière de l’idéologie. Celle-ci manipulée par des techniciens de la chose sociale devient un véritable mode d’emploi indiscutable. A jamais fixés, les objectifs politiques devenus immuables sont assignés de manière autoritaire à des populations dont l’éventuel mécontentement est ignoré, voire réprimé comme asocial. Nous avons suffisamment cité Brecht pour ne pas revenir à cette définition du peuple et de son rôle où cet observateur talentueux de la démarche des idéologues livre en quelques mots l’expression assurée et arrogante de leur philosophie politique.

Tout est objet de réécriture, le récit des faits, leur appréciation, tout devient trucage. C’est à croire que l’objet constant de l’activité de l’idéologue est de rechercher sans fin le bouc émissaire qui sera responsable de l’échec programmé d’une politique sans issue parce qu’imaginée en dehors de toute réalité.

[Et quand le bouc émissaire se dérobe sans esprit de retour, il reste toujours la manipulation sémantique passée à la postérité sous le nom de procédure de requalification.

Un exemple, entre autres ? Les incendies de voitures !

En droit pénal, l’incendie volontaire de matériel public ou privé est un crime spécifiquement qualifié, justiciable des assises. Bienheureux voyous pyromanes, bénéficiaires, si l’on peut dire, d’un tour de passe-passe qui transforme leur crime en une qualification -de la "destruction" à la "dégradation"- qui ne relève plus que de la correctionnelle, voire de la simple réprimande.]

L’homme disparaît au profit de l’Homme, une invention idéologique à laquelle s’appliquent des analyses théoriques nées hors du champ de l’expérience quotidienne. L’absence de rapport entre les propositions des uns et les besoins des autres apparaît au moment de la confrontation des décisions imaginées dans l’univers glacé des considérations dogmatiques à l’expérience quotidienne des individus. Cette incompréhension entre dirigeants et dirigés est d’autant plus irréductible que les premiers ne vivent même plus dans le même espace matériel que les second. Ils sont donc incapables de saisir aussi bien les inadéquations elles-mêmes que les réactions négatives qui accompagnent leurs mises en œuvre.

Dans ces conditions, selon la morale en vigueur, le moment politique et les objets considérés, les responsables des échecs sont tour à tour des groupes (les entrepreneurs, les "nantis", les consommateurs, les corporations... etc) ou des individus. Ils ont cependant tous une caractéristique commune : ils opèrent dans un monde chaotique et inattendu où se mêlent les espoirs, les besoins et toutes les imperfections de la réalité. Mais la tentation est tellement forte de la chaleur du ventre maternel que ce rappel constant de l’insécurité extérieure et de la nécessité d’y faire face pour survivre, nous pousse à ignorer les conditions actuelles. Aussi est-ce par peur que nous acceptons l’image irréelle du monde que nous offrent les idéologues. Chacun de nos échecs, de leurs échecs n’est alors dû qu’à l’action néfaste et permanente de cet ennemi sans lequel l’imaginaire serait réalité.

POURTANT, ELLE TOURNE ...

... aurait dit Galilée, après avoir "diplomatiquement" admis qu’elle était le centre du monde...

L’avantage d’une position pragmatique, c’est de ne pas accepter pour vrai ce qui pourrait être vrai (... parfois, nous allons même jusqu’à "ce qui devrait être vrai"...) ou, en d’autres termes, confondre le véridique et le vrai. C’est de partir de l’observable sans le mesurer à l’aune de considérations préalables.

La recherche d’un système cohérent d’interprétation des observations, la mise en œuvre d’un modèle, changent de nature dès qu’elles conduisent à quelques résultats, fussent-ils partiels. Interpréter pour prévoir, puis prévoir pour pouvoir. En période de croisière, c’est-à-dire quand l’environnement matériel n’évolue pas de manière fondamentale, les approximations prédictives du système ne sont pas suffisamment importantes pour bouleverser l’image que donne le modèle de la réalité observable. Une confiance indiscutable s’installe alors dans l’esprit du manipulateur. Ce qui pourrait être vrai, devient parfois ce qui devrait être vrai, le modèle devient indiscutable et ses énoncés, un dogme. Le manipulateur devient alors théoricien et érige le système en idéologie. De l’interprétation, nous passons à l’explication, le possible devient certain et toute contestation, crime contre l’ordre établi.

L’humanité, cependant, ne connaît pas l’immobilité autrement que dans la mort. Aussi, lentement la plupart du temps, brusquement parfois, les situations évoluent au point que les hypothèses originelles deviennent inappropriées et le système perd toutes ses propriétés prédictives. Le modèle, devenu dogme, est alors dépassé. Mais la propriété essentielle du dogme est d’être intouchable parce qu’indiscutable. La révérence que l’idéologue porte à son credo le conduit à déformer les observations nouvelles pour les intégrer au champ de l’interprétation . L’échec, insignifiant au départ, devient dramatique parce qu’il se traduit par des mesures de plus en plus inadéquates. L’issue, qui dépend des circonstances particulières au moment, peut être l’installation d’un régime totalitaire, le déclenchement d’un mouvement radical de rejet, l’insurrection et l’instauration à terme d’une autre organisation ou une décomposition sociale qui débouche sur un chaos plus ou moins durable.

[Cette description est applicable à tous les univers dont la gestion s’appuie sur l’énoncé de modèles : c’est-à-dire à tout le champ des activités humaines. C’est vrai, bien sûr, dans le cas de la gestion des groupes humains mais c’est tout aussi vrai dans le cas de l’interprétation "scientifique" des situations L’abandon du modèle aristotélicien au profit du modèle mécaniste a été parsemé de condamnations et d’exécutions au sens propre comme au sens figuré. Là comme ailleurs, les exemples ne manquent pas. La religion n’échappe pas à ces interrogations, l’établissement de la religion réformée, par exemple. L’évolution des mœurs, non plus...]

Cette réalité pourtant, l’homme de la rue, vous, nous, monsieur Toutlemonde, ne peuvent y échapper. La contradiction se développe entre le discours, les décisions, leurs éventuelles mises en œuvre et nos perceptions quotidiennes. Dans un monde caractérisé par la viduité de la pensée à tous les niveaux, personne ne semble en mesure de proposer quelque remède que ce soit, serait-il partiel, dans un cadre institutionnel.

La place est alors largement faite aux actions les plus folles, les moins convaincantes et les plus destructrices dans un climat où n’existe plus de protections civile, civique et sociale. De "la force injuste de la loi" à "la désobéissance civique", la route est ouverte à toutes les aventures groupusculaires. Aussi, pouvons-nous mieux entendre et comprendre les raisons de la violente opposition qu’ont créée les interventions récentes du MEDEF. Que le pékin vulgaire les partage ou les combatte, elles ont un très grand mérite : celui d’envisager des faits, des événements et des développements auxquels nous sommes chaque jour confrontés en cherchant constamment à les ignorer.

RETOUR AU QUOTIDIEN

Ce discours tant critiqué, déformé au point d’en perdre l’essentiel, est en effet menaçant. Il est menaçant parce qu’il prend sa source dans le déroulement de la réalité. Il est menaçant moins dans son contenu que dans son rappel des petites choses de la vie. Des éléments triviaux mais pourtant essentiels, de ces "vérités premières" auxquelles nous oublions de tendre nos "rouges tabliers".

De vieilles histoires où il est question de produire avant de distribuer, de créer les meilleures conditions de cette production, du rôle de l’Etat dans cette amélioration de la production et de la commercialisation, de l’éducation et de la formation de tous les agents économiques. Mais où il est aussi question de la nature du monde où nous vivons et de sa possession par des individus et des groupes de tous les âges et des deux sexes, des aspirations qui sont les leurs et qui n’ont pas toujours de rapports étroits avec la représentation des idéologues de combat.

Certes, il ne s’agit que d’opinions particulières mais quand nous constatons que ce sont celles des entrepreneurs, il faut au moins leur accorder leur place, les considérer, même si elles ne correspondent pas toujours universellement à la réalité qui nous baigne. Elles ne sont appréciables, elles ne peuvent donner lieu à des confrontations constructives que dans la mesure où nous les envisagerons sur le terrain où elles sont nées. Des condamnations théoriques ne peuvent que déplacer le débat (est-ce encore un débat quand la réalité est oubliée ?) vers un espace immatériel où les idées avancées n’ont plus aucun ancrage.

Ce n’est pas par hasard qu’un des points communs de tout ce "mal vivre", exprimé successivement par des postiers, des cheminots, des agents de la RATP (que nous aurions pourtant pu croire plutôt bien traités), des convoyeurs de fonds, des policiers et des gendarmes, des pompiers, des infirmiers et infirmières, des médecins libéraux et hospitaliers et de bien d’autres pour l’instant silencieux, est une extraordinaire exigence de reconnaissance et de considération. Comme si toutes ces femmes, tous ces hommes constataient brusquement que leur existence était niée.
Une erreur de nos sens abusés ?

Bigre, le ton et la teneur des premiers propos des responsables étaient une illustration de ce que peuvent être la suffisance, la morgue et la sécheresse de cœur (eh oui, l’action politique c’est aussi, et peut-être surtout, une manifestation de cœur...!) de technocrates idéologues pour lesquel(le)s la notion même d’être humain relève de l’analyse la plus sèchement intellectuelle.

Evidemment, après réflexion et les élections étant proches...

La faim, dit-on, fait sortir le loup du bois. La proximité des renouvellements rappellerait-elle aux candidats que nous vivons moins de leurs promesses que de notre pain quotidien ? Et que, peu de progrès ayant été enregistrés en la matière, nous le gagnons toujours à la sueur, bien réelle, de notre front. Alors, les aphorismes où il est à la fois question de soviets, de communisme et d’électricité ne nous paraissent plus aussi convaincants.

L’eau a coulé sous tous les ponts du monde et l’image que nous en imposent des idéologies complètement déphasées n’est qu’un trompe-l’œil où tout n’est plus qu’apparence.

Nous souhaitons être écoutés et entendus car nous vivons le réel. Nous souhaitons que la politique passe de la théorie à la pratique. Nous souhaitons que l’Etat fasse en grand ce que nous faisons en petit chaque jour : gérer le quotidien tout en se préparant au lendemain.

Ce paradoxe du "trop d’Etat", masquant le "manque d’Etat", se résout dès lors que s’impose à nous l’absence de l’Etat. Cette carence se traduit chaque jour davantage par des putsches catégoriels et nous assistons de manière permanente à la confiscation du pouvoir par des groupes irresponsables.

En démocratie, il n’existe de pouvoir légitime qu’issu du vote des citoyens.

[Ce qui signifie, par exemple, que l’existence d’un pouvoir judiciaire est le fruit d’un abandon de l’Etat (la seule juridiction dont les juges sont élus est la cour de justice appelée à connaître des crimes et délits des ministres en place) et que l’autonomie des juges est parfaitement inconstitutionnelle. Ce qui signifie également que les moyens employés par les antimondialistes, en général, et ATTAC, en particulier, sont de nature terroriste par essence (avant même de considérer le fond même de la doctrine). Et ce ne sont là que deux exemples quasiment choisis au hasard, tant ce type de procédure est devenu banal.]

Pourtant, il est un lieu où il est encore possible de parler, de se parler : l’entreprise. Certes, l’ingérence de l’administration -qui n’est pas plus l’Etat qu’un comptable n’est la direction financière d’un groupe- a presque effacé l’espace de la concertation contractuelle mais une conquête de la liberté de choix est toujours possible. Il existe même des règlements qui permettent (involontairement, bien évidemment) aux entrepreneurs de mettre leur politique en débat en dehors de toutes censures. [A cet égard que n’aurions-nous pas entendu, si le MEDEF avait déployé ses banderoles devant une salle où se tiendrait le congrès d’un syndicat ouvrier ? ]

Cependant, ils sont rares les chefs d’entreprises qui osent aller exposer et défendre leurs décisions auprès de leur personnel.

Sommes-nous à ce point persuadés que la recherche du profit est diabolique que nous paraissons incapables d’assumer clairement sa nécessité ? Quand arriverons-nous à saisir que le profit d’aujourd’hui est la source du progrès de demain ?

Comment ? Où ?

Comment ? La seule manière de conquérir notre liberté de choix face aux diktats technocratiques des idéologues passéistes est de s’expliquer en gardant sans cesse le contact avec la réalité ! Où ? Sur le lieu même de l’apparition de la réalité : dans l’entreprise !

Alors, la politique ? Ne serait-ce pas tout simplement la gestion des pâquerettes ?

Qu’en pensez-vous ?


vendredi 23 janvier 2009 (Date de rédaction antérieure : février 2002).