Aujourd’hui, déjà, est un autre jour, alors demain...

La crise ? Il ne s’agit plus cette fois de la mise en cause ponctuelle de rapports à l’intérieur d’un modèle à mettre "au goût du jour". La remise en cause est planétaire, universelle en ses effets, globale en ses dimensions. Ce n’est plus vers un passé devenu étranger qu’il faut se tourner mais tenter d’inventer, quasiment au jour le jour, des solutions partielles dont la considération nous permettra, peut-être, de parvenir à fonder une forme d’organisation socio-sociétale adéquate.


Un des avantages des temps de crise, c’est que tout un chacun peut découvrir avec stupéfaction un état des choses qui, en fait est installé depuis un certain temps. Tous les aveuglements passés sont autorisés. Le concert est si général que personne ne s’aviserait de pleurer ses aveuglements et ses surdités même si un observateur mal élevé en faisait la remarque. Davos, sans doute, va nous offrir un récital de cette "divine surprise".

La conscience en est si bonne que l’observateur (si, si, il y en a, ni mal voyants, ni mal entendants) n’en croit pas ses oreilles et se frotte les yeux quand il entend et qu’il lit ces doctes analyses destinées à justifier l’origine extra terrestre du tsunami financier et industriel qui dévaste un univers auquel nous nous étions si amicalement habitués.

Les "Humeurs stratégiques" de janvier, reprenant le texte même qui avait été publié en septembre 2002, avaient planté le décor, suggéré la trame du développement, imaginé la personnalité des acteurs et envisagé quelques mises en scène tout en laissant le détail aux choix des auteurs. Il ne manquait que la date de la première représentation… la date de la dernière étant laissée à l’appréciation des spectateurs, elle-même fonction du succès, seule donnée imprévisible

Que faire ? Rêvons !

Nous avons au moins un avantage sur la tribu prophétique : notre ignorance qui est une garantie d’absence de préjugés. Jouissons-en au mieux.

IL Y A DES MORTS QU’IL FAUT ACHEVER…

Une des caractéristiques de l’impuissance immédiate est le recours aux "leçons du passé". Celui-ci s’exprime par des rappels exhaustifs d’événements antérieurs. Opération difficile, approximative et souvent inappropriée. Cela rappelle l’époque où à chaque génération, les familles retaillaient les habits usagés, faute de pouvoir en acquérir de neufs plus seyants.

Ces démarches reposent sur l’hypothèse implicite que toutes choses demeurent égales par ailleurs selon cet adage à significations multiples :" telles qu’en elles-mêmes, l’Eternité les change". Le trait essentiel de cette "re-mise en scène" se manifeste dans une lecture du présent selon les critères de "l’alors". Le rappel des crises des années trente pour décrire ce dont nous sommes aujourd’hui les victimes et les acteurs en est un exemple "exemplaire".

Voyons un peu. Où en étaient-"ils" en 1929 ? "Ils", nos pères et nos grands-pères, pas nous comme pourraient le faire croire ces rappels au passé que les analystes en mal d’interprétations tentent de mettre au présent.

Le monde "civilisé" sortait d’une guerre de type nouveau aux multiples implications géopolitiques mais le bouleversement le plus fondamental, peut-être, a été le bouleversement du mode de production. Les nécessités matérielles du déroulement des opérations militaires ont conduit à des progrès technologiques majeurs qui ont appelé l’organisation de la production de masse. Le retour de la paix, les besoins de la reconstruction, la réorganisation de l’appareil productif ont conduit à un décalage entre la mise à disposition de produits nouveaux et les capacités sociales de leur absorption. Bref, des objets autrefois rares brusquement devenus courants mais une clientèle insolvable, une situation typique de surproduction. Sur le papier, la solution était simple : relancer la consommation. Pratiquement, des programmes de grands travaux inspirés, voire financés, par les Etats… et en fin de compte, une situation de concurrence internationale qui du niveau des entreprises privées est passée à celui des Etats devenus entreprises. Une concurrence qui ne connaissait alors qu’un développement : la guerre. Le Japon en Asie, le Troisième Reich en Europe, considérablement secondés par les puissances occidentales déclanchèrent cette conflagration internationale dont le premier résultat a été un boom économique et industriel dont nous vivons aujourd’hui les derniers actes.

En somme, même si cette description demeure sommaire car elle néglige volontairement un grand nombre de paramètres qui ont gouverné la chronologie et l’importance du détail des événements, l’essentiel de la crise a eu pour origine le décalage entre l’offre et la demande. Ce décalage s’est installé à la suite du bouleversement introduit dans le mode de production pour répondre aux besoins matériels de la poursuite des hostilités. La guerre terminée, les capacités de production ne pouvaient être réduites qu’au prix d’un chômage impossible à gérer de manière traditionnelle.

La suite des événements jusqu’aux lendemains de la dernière guerre a représenté le lent ajustement de ces deux paramètres d’un équilibre économique tel qu’il correspondait à une certaine organisation du monde.

[Il est intéressant de remarquer que depuis une bonne trentaine d’années, les opérations de guerre, bien loin de redresser l’économie, ont pesé lourdement sur le développement des belligérants. Les incidences, par exemple, des guer-res d’Algérie, du Viet-Nam et des plus récentes opérations dans le Moyen-orient, n’ont aucun caractère positif sur les économies de la France, des Etats-Unis, voire de l’Union européenne… bien au contraire.]

Mais si la première guerre mondiale a introduit la production de masse, la seconde a bouleversé fondamentalement les conditions du progrès en permettant successivement la maîtrise des courants faibles (l’électronique), un nouveau traitement des informations (l’informatique) et, en fin de compte, la synthèse de ces instruments dans le développement d’un monde nouveau, celui de l’automation intelligente.

Aussi et sans rapport avec la crise de 1929 et les remèdes apportés par le temps, il ne s’agit plus aujourd’hui d’ajuster une offre à une demande mais de répondre à une multitude de problèmes dont l’origine relève de l’inadaptation d’un système à une réalité de rupture avec le passé même le plus proche. Aujourd’hui est un autre jour ! Voilà bien une affirmation qui mérite quelque développement et, pour commencer, une justification. Parler d’un autre jour, c’est suggérer que quelque chose a changé, quelque chose au delà du prévisible, quelque chose d’irréversible, quelque chose enfin qui singularise ce présent au point qu’il se distingue de la veille par un autre paramètre que celui du temps qui passe. Bref, quelque chose qui pourrait nous inquiéter, qui nous inquiète en fait.

Pourquoi ? Parce que l’introduction d’un paramètre nouveau est un signe de rupture : aujourd’hui n’est donc plus l’enfant d’hier, aujourd’hui est inattendu, imprévu… inconnu, pour tout dire. Oui, bien et alors ?

Alors, si nous voulons pénétrer dans cet univers fluctuant où chaque pas est un pas indépendant du précédent en évitant, autant que faire se peut, de nous tordre les chevilles, il n’est pas inutile de tenter l’inventaire de ces accidents de l’histoire. Essayons :

ET DES FÉCONDATIONS À ENVISAGER, SINON À PRÉVOIR…

Il n’est pas d’événements sans "un à quoi ça sert !". La réunion des individus en groupes, la famille, la tribu, le clan et tous les avatars subséquents, c’est-à-dire tous les regroupements sociétaux ont pour origine la constatation que l’Homme survit plus facilement en groupe que tout seul. Dans la mesure où le moteur de cette survie a été, et demeure pour le moment du moins, la recherche permanente de l’outil le mieux adapté au niveau technologique du moment, le mode de production inhérent à l’outil nouveau a conditionné la forme de l’organisation sociale qui le mettait en œuvre.

Il se trouve que les objectifs que se sont proposées les sociétés mécanistes et industrielles occidentales ont conduit peu à peu au développement d’une structure hiérarchique qui matérialise admirablement un mode de pensée approprié à la philosophie productrice du groupe : la pensée déductive. Les progrès, fruits de l’invention, naissent de manière aléatoire sous le régime de la pensée inductive exercée à l’extérieur de toute organisation hiérarchique.

Ce qui caractérise notre situation actuelle, c’est que nous sommes soumis à la superposition de deux groupes de phénomènes.

D’une part, une crise économique née de la suprématie exercée par la finance, un ensemble de moyens, sur la création de richesse qui se traduit par un décalage entre le volume de richesses produites et la spéculation sur leur éventualité. Nous nous retrouvons dans un jeu à somme à peu près nulle où l’enrichissement de quelques uns est compensé par l’appauvrissement d’une multitude.

D’autre part, une crise de notre organisation sociale due à l’influence des progrès scientifiques, technologiques et techniques qui ont permis la diversification des désirs à un point que la "densité d’invention" est incapable de satisfaire leur individualisation. En un mot comme en mille, nous pourrions dire que nos désirs sont si divers que seul chacun d’entre nous est en état d’inventer ce qui pourrait le satisfaire.

Mais une structure de création ne présente aucune caractéristique commune avec une structure de production de masse. Cette inadaptation se traduit alors en crise de société car les paramètres sur lesquels repose notre modèle actuel en déshérence ne sont pas ceux sur lesquels reposera l’organisation future.

C’est en considérant l’effet simultané de ces deux bouleversements en cours que la crise qui secoue le monde, même si dans l’état actuel des choses elle présente des caractères différents selon les pays, est une crise de société, de la société. La première, peut-être depuis que notre lointain ancêtre commun est passé à la station debout. Une crise de la société parce que sa résolution passera obligatoirement pas l’invention d’un autre type d’organisation qui exigera d’autres comportements individuels et collectifs que ceux que nous connaissons.

[Il y a quelques jours, interrogée à Davos (rapporté par la chaîne de TV, LCI) madame C. LA-GARDE, notre ministre des finances, remarquait que "…à l’issue de cette crise, plus rien ne serait comme avant, que d’autres comportements apparaîtraient…". On ne pouvait mieux dire.]

Le problème se pose de la forme à venir comme des "propriétés" que les "sociétaires" devront développer pour en assurer la mise en œuvre.

En ce qui concerne ce dernier point, nous pouvons constater que depuis plusieurs décennies, les entreprises tentent avec des bonheurs divers d’assouplir leurs structures en améliorant aussi bien les modes de direction et de gestion qu’en simplifiant les circuits de prises de décisions. Intéressante évolution, certes, mais qui ne met pas en cause le modèle traditionnel d’une structure dont l’objectif est de permettre la gestion d’une production de masse essentiellement fondée sur l’homme-outil.

En somme, le problème qui se pose à l’humanité aujourd’hui, dont la formulation d’ailleurs est loin d’être universelle, est celui d’inventer la forme d’organisation qui va permettre à la fois d’apporter à tous les produits nécessaires à l’existence et de conduire chacun à la satisfaction de ses désirs singuliers.

Utopie ?... Aussi utopique, sans doute, qu’un certain numéro de septembre 2002 ! Mais n’insistons pas…, le problème est celui de notre survie, pas de l’originalité d’une pensée.

Alors, comment transformer cet embryon d’intuition en une série de mesures et, surtout, en un mouvement collectif fondé sur de multiples actions individuelles. Le problème n’est pas celui d’une description théorique des objectifs, des souhaits et des désirs. C’est ce type de démarche qui serait utopique dans la mesure où, comme jusqu’ici, il remplacerait l’expression de chacun par l’analyse de "spécialistes". Nous sommes projetés dans un monde nouveau où nos réflexes sont devenus obsolètes, précipités en terrain inconnu, sans cartes, sans boussole, sans savoir même s’il existe des points cardinaux. Passionnant, non ?

ENFIN SEULS… MAIS AVEC TANT D’AUTRES !

Oui, le système qui nous gère est devenu obsolète mais il pèse. Il ? Plutôt les regards qui le maintiennent, les habitudes qu’il entraîne. Ce qui signifie qu’un trait de plume ne changera rien et que la "refondation", la fondation même d’un sys-tème nouveau prendra du temps, beaucoup de temps.

Que faire alors ? Préparer le terrain, préparer les acteurs, bref entreprendre l’acquisition de nouveaux comportements, l’offre d’autres objectifs, la considération d’autres rapports de production. Mais rien de tout cela ne peut être possible si la confiance mutuelle n’est pas rétablie. Confiance vis-à-vis de ceux à qui nous confions la responsabilité des propositions, des choix, de la coordination des efforts nécessaires mais confiance aussi en nos voisins, en nos partenaires. Bref, commencer par organiser l’affaiblissement du "chacun pour soi".

Comment ? Simultanément, proposer les mesures de nature à changer nos regards et nos comportements et sanctionner sans faiblesse, brutalement dans la violence si nécessaire, aussi bien les opérateurs responsables de la situation que leurs manières d’agir. Il n’est pas possible d’espérer des résultats immédiats des mesures qui seront prises pour rendre la situation plus supportables aussi les actes de sanction qui sont les seuls à permettre le rétablissement de la confiance sont indispensables.

Les sanctions ? Par exemple

• Mise en accusation de tous les dirigeants des organisations financières de tous ordres qui ont encouragé et pratiqué le "jeu à somme nulle" et confiscation conservatoire de tous les bonus encaissés depuis 2005.

• Assomption par les organismes prêteurs de l’endettement qu’ils ont encouragé.

• Mise à l’index des "paradis fiscaux" accompagnée de la "suspension internationale" des nations qui les protègent.

Les mesures ? Par exemple

Immédiates  :

• Moratoire générale de l’endettement des particuliers.

• Remise totale de l’endettement des ménages à faible ressources, notamment en ce qui concerne l’immobilier.

• Interdiction à titre conservatoire (en attendant des propositions d’amélioration du fonctionnement des marchés) des opérations à court terme (interdiction du commerce immédiat des actions, des achats à terme et autres éléments sur lesquels s’appuient les démarches spéculatives).

• Interdiction de toutes les procédures d’endettement automatique telles que le crédit revolving sous toutes leurs formes.

A terme  :

• Engager une réflexion sur les mécanis-mes de financement des entreprises. Entre autres

•• le rôle des banques,

•• le rôle de l’épargne publique,

•• les mécanismes d’investissement,

•• toutes les mesures d’ordre technique de fonctionnement des organismes financiers.

• Créer un dispositif de suivi permanent des dispositifs économiques et de conseil de développement (développer mais aussi supprimer). Une réforme du fonctionnement et de la composition du Conseil économique et social permettrait à cet organisme de jouer un rôle éminent en ces matières.

• Intégrer sous une forme à inventer le fruit de l’expérience des seniors.

Plus généralement,, ces mesures sont de nature à ralentir, sinon à figer, le processus de dégradation actuel. Elles ne nous ramèneront en aucun cas au statu quo ante. Cette liste n’est ni impérative, ni exhaustive : elle refuse simplement certains tabous choisis comme exemplaires. La remise en cause des "moyens" ne peut être entreprise ponctuellement. La "politique", le "pourquoi", doivent être reconsidérés. Formation, santé, gestion du groupe (l’Etat comme sa justice) et relations socio-sociétales devront être réétudiées.

Quelques remarques :

Il ne faut jamais perdre de vue qu’un changement d’habitudes, de comportements, d’organisation met en jeu l’existence quotidienne de millions d’individus. Il existe une "allure" adaptée à chaque ordre de mesures, en quelque sorte une "densité acceptable de transformation", trop souvent négligée par la plus humaine des technocraties .

Toutes les décisions à prendre préparent un avenir dont personne aujourd’hui ne peut se targuer d’en imaginer même les contours. Plus qu’un objectif précis, il s’agit de préparer une population à réagir à chaque situation nouvelle . Cette remise générale à plat du fonctionnement de notre société doit donner lieu à l’établissement et à la présentation transparente d’un calendrier. Si tout ne peut pas être entrepris sur l’instant, un programme peut et doit être établi, présenté, offert au choix des acteurs.

Alors, chiche ?

Qu’en pensez-vous ?


mardi 3 février 2009 (Date de rédaction antérieure : février 2009).