De la subordination au partenariat

Dans un monde où tout se mécanise, où tout s’automatise, l’être humain acquiert enfin sa qualité. Rien ne peut alors être entrepris si chacun n’a pas au préalable compris son rôle et trouvé sa place qui ne sera jamais plus celle d’un outil muet ou d’un électeur quinquennal.


Chères amies, chers amis,

Pour la quinzième fois, les "Humeurs stratégiques" vous présentent, ainsi qu’à vos proches, leurs vœux de santé, de bonheur et de prospérité. Nous en avons tous besoin.

Car, après avoir tant crié gare et depuis si longtemps, devant une décomposition maintenant devenue apparente, la stupeur nous saisit. En paraphrasant, la célèbre apostrophe de l’archevêque de Meaux, en confondant avertissement et constatation, nous n’avons plus qu’à crier : "L’Etat n’est plus, l’Etat est mort !" Bafoué par ses serviteurs, ignoré par ses administrés, il ne fait plus que lever des impôts (pour combien de temps encore ?) et distribuer des prébendes à des clients ingrats, dans un climat où le désespoir n’a pas encore submergé l’indifférence.

Exagération ? Pessimisme ? Ah que cela serait rassurant ! Les exemples abondent de l’impuissance de l’appareil : des séquelles des inondations de la Somme aux ruines toulousaines, de la mansuétude de l’appareil judiciaire à la banalisation des crimes, de l’effacement du système de santé à l’improvisation scolaire, il n’est même plus question d’en tracer les contours et d’en borner les limites.

Pourtant, c’est de nos ennemis mêmes que nous vient le vent nouveau... mais saurons-nous coudre les voiles adéquates ? Le monde des réseaux s’est invité avec fracas à la table de nos certitudes. Si nous voulons survivre, il faudra bien que nous nous mettions à réfléchir et à inventer. Les "Humeurs stratégiques", au souvenir des pyramides de têtes laissées par Genghis Khan et à la pluie de cendres répandue par les nazis, persistent à croire à la supériorité d’Eros sur Thanatos. Acte de foi ? Peut-être ! Mais acte de foi en l’Homme et en sa capacité de créer.

Avec les tours jumelles du World Trade Center, un monde s’est effondré, une histoire a pris fin : n’est-il pas excitant de penser que tout commence ? Alors, chiche !!!

UN ÉTAT DES FAITS, UN ÉTAT DES LIEUX...

L’observation des errements de l’espèce de bateau ivre qui matérialise notre vie publique, présente bien de l’intérêt. Nous y trouvons -à nos frais certes mais pour bien apprendre il faut payer- des enseignements d’autant plus précieux qu’ils proviennent de mises en scènes généralement poursuivies jusqu’à l’absurde. De Gribouille aux frères Marx, avec des accents directement issus d’Helzappopin, notre administration, l’appareil d’Etat si vous voulez, fait preuve d’une imagination qui serait admirable si elle ne se consacrait pas à gérer des situations complètement irréelles.

Mais, et comme le dit la sagesse des nations, "à quelque chose, malheur est bon". Le bénéfice réside en ce que, individus, nous éviterons de reproduire dans nos actes quotidiens, les comportements dont nous pouvons chaque jour mesurer la portée et les conséquences.

Rien, en effet, n’est plus formateur que l’analyse permanente des choix du pouvoir dès lors qu’ils s’inscrivent dans une idéologie. Une idéologie ? Vous voulez sans aucun doute dire "une idéologie de gauche " ! Non, non, non ! Vous avez bien lu, une idéologie. Oui, une idéologie, car toute idéologie se fonde sur une appréciation de l’être humain, des valeurs que lui prêtent les théoriciens de la chose publique. Remarquons, à leur décharge, que la gestion de l’Etat en est facilitée ; le citoyen, la citoyenne, n’étant plus que les illustrations de l’être mythique auquel s’adresse le discours politique.

En régime de croisière, entendez dans un contexte où l’entreprise, la consommation et la vie quotidienne vont leur bonhomme de chemin, laissant à la politique le soin de construire de très grandes bibliothèque, des arches à la Défense ou de dispendieux centres industriels (Fos), des aéroports bruyants (le troisième...) dont l’inutilité éclate aux yeux de tous (sauf, bien évidemment à ceux des gestionnaires), tout se passe relativement bien dans une ignorance relative des comportements des uns et des autres. Mais dès que le temps économique se gâte, l’absence de liaison entre gouvernants et gouvernés devient d’autant plus dramatique que deux monologues se superposent qui tournent au langage de sourds.

D’une part, les "apparatchiks" de l’Etat, plus techniciens que politiques, technocrates pour tout dire, appliquent leurs théorèmes à une population de marionnettes sans rapport avec la réalité. D’autre part, des sociétaires bien réels ne reconnaissent pas la situation qu’ils vivent quotidiennement dans les descriptions et les discours des dirigeants.

[A cet égard, l’illusion de Bercy quant à l’évolution actuelle des prix est tout à fait caractéristique. Une enquête d’une association de consommateurs des plus sérieuses indique que sur une centaine d’articles de consommation courante étudiés, les prix d’une cinquantaine d’entre eux au moins ont été augmentés de 25 à 40%. Aucun indice officiel ne semble traduire cette observation. Sans doute, l’habile mélange des prix de l’énergie, du gros et du petit électroménagers, des logements, des services et de l’alimentation conduit à cette stabilité qui n’apparaît pas au portemonnaie de la ménagère. Tout le monde a raison. Mais les réponses apportées ne concernent pas les mêmes questions. En outre, c’est le consommateur qui vit la situation alors que le gestionnaire la théorise. En fin de compte, la communication est d’autant plus impossible que personne n’entend la langue de l’autre et que les univers concernés n’ont aucun espace commun.]

Jusqu’ici dans un schéma où le comment l’emportait sur le pourquoi, la docilité du sociétaire donnait à cette illusion l’apparence de la réalité. Après tout, l’interprétation d’une situation repose totalement sur les hypothèses initiales de sa description. Si nous décidons, par exemple, que dorénavant, le jour se lèvera au coucher du soleil et que la journée prendra fin à son lever, nous travaillerons tous de nuit sans rien changer à nos habitudes... même si, à l’examen individuel, ces décisions nous paraîtront grotesques. Ce qui change aujourd’hui, c’est que par suite de phénomènes secondaires comme la mondialisation des informations, l’esprit critique du citoyen lambda se renforce de la connaissance de ce qui se passe ailleurs. Peu importe que le Roi soit nu tant que personne n’est là pour s’en apercevoir ! Quelques protestations, quelques arrêts de travail et le nouvel ordre des choses (le jour devenu la nuit et réciproquement) aurait été, hier encore, facilement accepté... moyennant bien sûr le versement d’une prime pour travail de nuit.

Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le divorce a été prononcé entre les contractants, les dirigeants d’entreprises publiques et privées d’une part, et le personnel, d’autre part. Tant qu’existait encore, un semblant de politique contractuelle, le contrat subsistait. Depuis plusieurs années, pourtant, l’espace contractuel a rétréci comme une peau de chagrin. L’ensemble des décisions couvrant le champ social a effacé le rôle des partenaires sociaux. La loi a été substituée à la négociation entre partenaires et le juge est devenu le directeur universel des relations humaines.

Cette manière d’envisager les relations entre sociétaires qui consiste à les ignorer en prétextant de leur immaturité, a des conséquences fondamentales. Entre autres, celle de détruire complètement le tissu social en supprimant l’exercice raisonné de la citoyenneté politique et économique par chacun d’entre nous. En nous traitant comme des mineurs incapables de négocier leur(s) destin(s), l’Etat se saisit de nos libertés individuelles. Il nous ordonne ensuite dans un système de libertés publiques qui ne sont plus alors que l’expression d’un totalitarisme aux aspects bon enfant.

Le résultat s’exprime maintenant dans cette apparente indifférence qui organise nos rapports aux autres, à notre emploi, à nos entreprises et à nos institutions. Toutes les conditions d’un collapse général sont alors réunies et chaque voiture qui brûle en est un témoignage.

Nous avons atteint le point où l’Etat devient une fiction car il gère un ensemble d’individus sans aucune communauté de projet. Marionnettes, la plupart d’entre nous obéissent à des lois et des règlements qui n’ont plus guère de sens. Et en même temps, des prédateurs, de plus en plus nombreux, prospèrent en inventant un monde parallèle où nous n’avons de place que pour y être tondus.

NÉCESSITÉ FAIT LOI

Les lamentations ne servent jamais à rien qu’à œuvre littéraire. Nous avons trop souvent dit que rien ne pouvait exister qui n’ait un "à quoi ça sert" pour ne pas tenter d’en discerner la trace.

Lentement la désorganisation qui s’installe commence à atteindre un niveau que personne ne peut plus ignorer. Le discours officiel, celui de l’Etat tutélaire, s’éloigne chaque jour davantage de la réalité que nous pouvons observer. Nous nous en détournons donc et nous cherchons individuellement à mettre en œuvre nos dispositifs de survie. C’est ainsi que nous pouvons observer le retour à des pratiques quasiment suicidaires tellement elles sont ignorantes de l’état de l’environnement. Par exemple, la puissance publique réquisitionne les médecins généralistes mais elle laisse se développer les arrêts de travail les plus inconséquents dans les services publics ou privés. Pourtant, à y regarder de près, la situation des urgences est à peine plus encombrée qu’à l’ordinaire alors que la moindre grève des transports publics paralyse et empoisonne la vie de millions de personnes.

Plus le niveau des agressions que nous subissons s’élève, plus l’inadéquation de l’Etat apparaît clairement. Délaissés, nous nous retrouvons peu à peu acculés et, ci ou là, l’idée germe de la nécessité de "retrouvailles" sociales.

Dans le cadre sociétal actuel, il devient impossible de gérer les mille et une difficultés que nous rencontrons de plus en plus fréquemment. Nous sommes donc amenés à rechercher les moyens de nous rendre l’existence un peu moins compliquée... en attendant, un jour ou l’autre, d’imaginer ceux de notre survie au niveau le plus fondamental.

Cette interrogation, de plus en plus commune, nous conduit d’abord à découvrir l’existence de l’autre. A saisir, ensuite, qu’il n’est pas "d’autre" si nous n’entrons pas en communication avec lui. A comprendre, enfin, que le point important de la communication est uniquement constitué de la transmission d’informations pertinentes. Nous aurons compris le sens du terme "informations pertinentes" quand nous nous serons aperçus que leur possession fera pencher la balance du côté de la vie, sinon de la survie.

[A ce propos, en écoutant les divers bulletins d’information, en lisant les différents journaux, amusez-vous, une fois au moins, à faire le tri entre ce qui est pertinent et ce qui est inutile, dégradant même. Nul doute que, même en "ratissant large", le résultat vous surprendra. Comme vous surprendront les manques aux-quels vous ne prêtiez pas attention jusqu’ici.]

Nous découvrirons qu’une société n’existe que par l’échange permanent de données essentielles au fonctionnement harmonieux du groupe. Et ce fonctionnement harmonieux est justement de permettre à tous de survivre dans les meilleures conditions. A cela près qu’aucun "gérant social" ne peut être maître du choix des informations. La démocratie prend alors tout son sens. D’une part quand chacun choisit ce qui lui est nécessaire dans le flot qui lui est présenté et, d’autre part, quand chacun met à la disposition des autres les informations qu’il a recueillies.

Rappelons-nous : aux débuts de l’Internet, certains sites exigeaient de ceux qui les fréquentaient pour s’informer qu’ils apportent leur contribution permanente à la constitution de la banque de données. Les parasites, vite repérés, étaient exclus.

Dans un monde où tout se mécanise, où tout s’automatise, l’être humain acquiert enfin sa qualité. Rien ne peut alors être entrepris si chacun n’a pas au préalable compris son rôle et trouvé sa place qui ne sera jamais plus celle d’un outil muet ou d’un électeur quinquennal.

La notion même de "liberté publique" est antinomique de celle de "liberté individuelle". Aussi, nous trouvons ici l’expression la plus nette des limites de l’intervention de l’Etat. Lutter pour une société de participation, c’est-à-dire pour une société d’acteurs, c’est aussi rendre à chacun une liberté d’agir, de choisir et de participer librement.

CONSTRUIRE ENSEMBLE

L’examen de notre place dans l’Europe comme dans le monde et de son évolution ces années dernières, n’est guère encourageant. L’appareil gestionnaire que les Pouvoirs publics ont édifié depuis quelques années ne laisse guère d’espoir d’une amélioration dans l’état actuel. Pourtant, un changement de politique, le choix d’un "pourquoi ?" différent, n’aura guère de sens si nous ne modifions pas le regard que nous posons sur le groupe auquel nous appartenons. Notons d’ailleurs que les blocages que nous observons et que nous subissons à la fois, finiront par nous paralyser au point que notre survie la plus élémentaire nous commandera de nous en affranchir.

Déjà, à nos dépens, des individus, plus agglomérés que membres de groupes structurés, règnent en de nombreux endroits. Prédateurs, déprédateurs, ce qui reste de nos organisations socio-sociétales est, à n’en pas douter, dans l’incapacité de réagir. Nous ne sommes pas plus capables de gérer les réseaux du type Ben Laden que de remettre de l’ordre dans un grand nombre de lieux.

Cela signifie que peu à peu, nous nous organiserons pour résister, continuer à produire, mener une vie modérément normale. Cette organisation nouvelle reposera sur l’utilisation raisonnée des données pertinentes que nous échangerons avec les autres membres du groupe. Nous apprendrons à prendre individuellement des décisions nécessaires à assurer la survie de l’ensemble.

Mais des ensembles de cet ordre ne peuvent se créer, exister et se développer qu’au prix d’une véritable participation de chacun de leurs membres.

[Le passage à l’euro fiduciaire est un excellent exemple de fausse bonne idée exploitée dans un univers purement taylorien. Oh, il ne s’agit pas de critiquer le concept d’une monnaie européenne, pas plus d’ailleurs de rappeler que la monnaie est le moyen d’une politique. Et de constater, au passage, qu’il n’existe pas de politique économique commune. Nous pourrions même nous poser la question de savoir si dans la structure actuelle de notre société occidentale, une politique est possible alors que la vie est faite de l’instant. Non, ce n’est pas là que réside l’exemple. Il est dans la forme, bien plus que dans le fond. La pagaille est indéniable : des commerçants sont conduits à jouer le rôle des banques. Celles-ci renvoient la responsabilité aux autorités, coupables de n’avoir pas livré le numéraire en quantité suffisante. En fait, nos brillantes excellences considérant la stupidité du bon peuple ont oublié de réfléchir au passage matériel tant elles étaient persuadées que le problème serait de nature conceptuelle. Ces mêmes brillantes intelligences obnubilées par l’aspect esthétique de la nouvelle monnaie ont laissé concevoir des pièces en omettant de se poser la question de leur manipulation la plus élémentaire.

Elles ont pensé à tout : à nos malaises, à notre sens de la beauté, aux multiples et sous-multiples de l’étalon, aux répartitions entre pièces et billets, à leur forme, à leur gravure et, sans doute, à leur taille. Elles ont simplement oublié qu’une monnaie circule et que les pièces et les billets sont moyens d’échange. Cela implique une visibilité facile de la valeur faciale et une taille commode à manipuler. Cela implique aussi une étude du mécanisme de la fixation des prix au niveau du commerce quotidien, pas à celui des marchés internationaux.

Combien de temps faudra-t-il pour que dans toute l’Europe, les prix soient arrondis au vingtième d’euro ? Combien ensuite pour passer au dixième, sinon au cinquième ?

Bref, des théoriciens méprisants et pédants ont omis de nous demander notre avis sur la manière dont nous utiliserions la monnaie nouvelle. Pourquoi d’ailleurs ? Se sont-ils jamais intéressés à nos manières de manipuler nos francs, nos marks, nos florins et nos lires ?]

Notre vie quotidienne est compliquée par les multiples oukases édictés par des hommes et des femmes plus soucieux de leurs réélections que de notre bien-être. Les textes de loi les plus généreux, les plus intelligents peut-être, se transforment à l’usage en carcans étouffants. Ils ne résolvent aucun des problèmes qu’ils prétendent gérer. Leur application entraîne des conséquences imprévues, souvent prévisibles pourtant, qui rendent le remède pire que le mal.

Pourquoi ? Parce que nous n’existons pas aux yeux de nos dirigeants de tous ordres ; aussi bien de ceux qui gèrent l’Etat que de ceux qui gèrent l’économie ! Si nous n’y prenons garde, rien ne nous permettra d’échapper au sort de l’Argentine. Comme toujours, "ça n’arrive qu’aux autres... !!!"

Allons, le pire n’est pas toujours sûr. L’exemple de l’Argentine, d’ailleurs, montre que les "sauveurs de la Patrie" se font rares, prudents et frileux quand les citoyens les surveillent, la casserole à la main... et qu’ils n’hésitent pas à faire preuve d’une imagination créatrice dont ils paraissaient jusque là incapables.

Après tout, ce qui semble manquer, c’est un rappel constant de la réalité de la vie. Le tam-tam est moins belliqueux que le fusil, moins définitivement étouffant que la corde et, à tout prendre, nettement plus pédagogique.

En ces temps d’élections, il serait peut-être utile de prévoir le renouvellement de nos batteries de cuisine... A tout hasard !

Qu’en pensez-vous ?


mardi 3 février 2009 (Date de rédaction antérieure : janvier 2002).