Pourquoi ?

Les attentats qui viennent de frapper les Etats-Unis, au-delà de l’horreur, sont les trois coups qui introduisent un monde nouveau. Saurons-nous le découvrir, l’apprivoiser, nous en rendre maîtres ? Notre survie est à ce prix. Mais qu’en est-il dans la réalité ?


11 septembre 2001 ! Tout ce que nos "temps modernes" comptent de commentateurs, du Café du commerce aux lambris des palais les plus nationaux, en passant... bref, tout le monde, confusément sans doute mais unanimement en tout état de cause(s), ressentent que ce jour est lourd de significations, de conséquences. Au point d’ailleurs que notre planète parait soudain agitée comme une fourmilière dans laquelle un "deus ex machina" vient de donner un coup de pied qui ne doit rien au hasard.

L’Histoire, c’est-à-dire ce déroulement des jours et des événements que nous aimons reconstruire d’après les récits qu’en font certains observateurs qui tentent de discerner les cheminements de l’humanité dans le silence, sinon le recueillement, de leurs retraites, l’Histoire, donc, adore parsemer sa marche de pierres blanches en vue de créer des repères pour faciliter, croyons-nous, de futures lectures .

Ces cristallisations, pourtant, ne doivent rien au hasard. Serions-nous moins arrogants, plus humbles, que nous les aurions vues se former lentement sous nos yeux.

C’est parce qu’elles réifient le lent effondrement d’une société qui n’a plus "d’à quoi ça sert" de manière brutalement publique et évidente, qu’il nous a paru intéressant d’imaginer ce que pourrait être une gestion politique de cette transition entre aujourd’hui et demain à laquelle nos institutions comme nous-mêmes ne saurions échapper.

Un de nos abonnés, fidèle et attentif, s’étonnait, il y a peu, que nous revenions régulièrement sur des sujets dont nous avions, pourtant, semblé avoir fait le tour. C’était après sa lecture de notre numéro daté d’août "De la dérive du langage au langage de la dérive". Plus qu’une justification, (le fait relevé aurait pu s’appliquer d’ailleurs à divers sujets sur lesquels nous revenons de temps à autres), cette remarque mérite une explication. Sans arrogance, reconnaissons tout de même que nous avons bien souvent porté nos regards sur des sujets dont l’importance n’était pas toujours apparente au moment même où nous les traitions. Aussi, devenus plus tard objet d’un intérêt plus profond, l’influence que nous leur avions accordé ayant évolué, il nous a toujours paru normal d’y revenir de manière à suivre, en quelque sorte, ce cheminement des esprits, des attitudes et des comportements.

[A propos de langage, ne manquez pas de lire cet ouvrage collectif : Sauver les lettres. Des professeurs accusent, par Philippe Petit paru chez Textuel.]

Ce rappel et ces remarques pour vous préparer, bien sûr, aux présentes "Humeurs" qui vous invitent à rêver à un moment privilégié de notre histoire.

IL VA PLEUVOIR DES VÉRITÉS PREMIÈRES, TENDEZ VOS ROUGES TABLIERS...

Tout au long de ces 171 numéros déjà parus, nous avons essayé d’introduire un certain regard, une certaine lecture des événements, fondés sur l’idée qu’une société ne naît pas d’un hasard mais d’une nécessité, son "à quoi ça sert" en quelque sorte.

A regarder l’évolution, notre politique a jusqu’ici été de survivre, la stratégie qui en déroulait ayant été de choisir les meilleures conditions de survie, en fait une conquête permanente de l’espace et de la nature, la tactique, de mettre au point les outils les plus performants de manière à fabriquer mieux, plus vite, moins cher.

L’évolution suivie par notre groupe au cours des millénaires nous a conduits au réseau taylorien. Cette quasi perfection hiérarchique a constitué jusqu’ici la meilleure réponse au besoin de survie de l’espèce. Dans un univers où la meilleure fabrication passe par l’alignement d’hommes et de femmes le long d’une chaîne, la pyramide hiérarchique est la structure optimale

[Cette notion d’adaptation à l’environnement (ne pas confondre avec la signification un peu restrictive que les écologistes donnent à ce terme) a entraîné une conception tout à fait mécaniste de nos démarches. Celles-ci ont eu pour conséquence la destruction de toutes les autres civilisations dont le moteur a été moins la conquête de la nature (cette logique de l’affrontement à laquelle nous avons fait allusion dans une de nos récentes "Humeurs") qu’une adaptation "pacifique" au cours des choses.]

Fabriquer ! L’expression est avant tout un ordre qui appelle ipso facto une réponse qui est une question : comment ? La réponse donnée, tout est dit et le dialogue, si cet échange peut être ainsi qualifié, est terminé. Que dire de plus, en effet ? Ce qui caractérise ce type de rapports entre sociétaires, c’est que son développement exige une société tactique où le mode de pensée dominant est la déduction et le maître-mot, le mot de passe en quelque sorte, "comment".

Toute activité humaine obéit strictement au schéma qui s’en déduit. La famille, l’entreprise, l’Etat, l’école, fonctionnent selon des schémas purement tayloriens. Les rapports quotidiens entre sociétaires qu’ils appartiennent aux domaines public et privé, intime même, nos attitudes face aux événements de tous ordres et la lecture que nous en avons, rien n’échappe à cette structuration dont nous n’avons même plus conscience, tant nous l’avons intériorisée depuis notre venue au monde.

Le drame, car c’en est un puisque nous commençons à vivre un bouleversement qui nous touche collectivement, individuellement, matériellement et affectivement, c’est que les conditions de nos "comment" viennent de subir des modifications irréversibles.

Ce qui distingue le phénomène que nous commençons à vivre de tous les bouleversements antérieurs ; c’est que jusque là nous avons chaque fois ajusté nos modes de fonctionnement aux nécessités du jour sans que pour autant nous ayons modifié le mode de pensée dominant. Taylor avant, Taylor après, Louis XVI était moins adapté au futur dix-neuvième siècle que Napoléon Bonaparte, le second Empire, que la Troisième République, sans doute, mais tous ces régimes, s’ils se distinguaient par les groupes dirigeants, s’organisaient tous selon un caractère hiérarchique au sens le plus étroit du terme et leur méfiance congénitale de la différence. Aujourd’hui, nous sommes arrivés à la limite de validité de ce type de structure et la société qui se profile sera une société du pourquoi, c’est-à-dire une société où le mode de pensée dominant sera le mode de pensée inductif.

C’EST LA FAUTE AU PORTABLE

Pour conquérir notre environnement, nous nous sommes reposés jusqu’ici sur l’activité aléatoire d’individus bizarres, généralement incompris, toujours craints et, en fin de compte, haïs : les inventeurs. Qu’ils fussent théoriciens et/ou praticiens, il nous a fallu, contraints et à regret, saisir leurs apports (quittes d’ailleurs à nous débarrasser d’eux selon des modalités qui ont varié avec les âges). C’est ainsi que nous avons progressé et que, quoiqu’en disent les esprits chagrins, nous vivons aujourd’hui mieux que nos pères (et mères, bien sûr). Le caractère aléatoire de ces progrès satisfaisait l’allure de notre évolution jusqu’à ce qu’un saut qualitatif du savoir sans précédent vienne modifier toutes les données sur lesquelles reposait notre organisation. Du jour au lendemain, la faute à l’électronique, à l’informatique et à leur avatar commun, l’automatique, notre mode de production a été bouleversé sans espoir de retour.

Pourquoi une structure pyramidale, hiérarchique, alors qu’au lieu de clamer des "comme ci et des comme ça" à une main d’œuvre turbulente, il suffit à un seul de manœuvrer un bouton dans un sens ou dans l’autre, un logiciel se chargeant de tout ? D’un coup, d’un seul, notre organisation a perdu son "à quoi ça sert" et avec cet effondrement, nous avons tous en même temps perdu nos places respectives, nos repères, nos questions, nos réponses et notre assurance.

Plus personne pour répondre à nos "comment" angoissés, pas assez de "barjots" pour inventer de quoi nous occuper.! Ce n’est pas un sauve-qui-peut, pas encore, mais c’est déjà le désarroi, l’incompétence et à terme le désespoir. Bref, une atmosphère de fin du monde, de fin d’un monde plutôt ! A observer le renouveau de l’influence des sectes de tous ordres, le délitement des institutions, la disparition des sentiments d’appartenance et tous les autres caractères de dissolution sociale, nous pourrions facilement nous croire tous à bord d’un navire en perdition.

Pourtant dans cette ambiance, des résistances s’organisent. Tout naturellement, des démarches se mettent en œuvre qui, toutes portent le même caractère : celui d’individus responsables qui ne vont plus chercher dans l’homme providentiel la réponse à leur problème. Ils trouvent en eux-mêmes, les réponses indispensables. Ils "s’acoquinent" à d’autres, semblables mais pas égaux, pour mettre en place des solutions acceptables. Ils inventent et s’organisent en une structure qui, au lieu d’interdire l’invention, la favorise. Une structure où le mode de pensée dominant est l’induction, une structure dont les sociétaires ont saisi qu’il faudra que chacun apprenne à inventer ou se résoudre à périr. Cette structure est le réseau systémique.

[Il y a quelques semaines, un horrible attentat tuait des milliers d’innocents et détruisaient en quelques minutes une certaine manière d’être. Cet attentat a été l’œuvre d’une poignée d’individus. Il y a même de fortes chances qu’il ait été "inventé" puis réalisé par cette poignée d’hommes et de femmes. Leur chef, tout aussi responsable que s’il avait été lui-même dans une des cabines de pilotage, a démontré par le sang et la destruction qu’une entreprise performante aujourd’hui n’est pas obligatoirement structurée en réseau hiérarchique. Le réseau ben Laden, puisque c’est de lui qu’il s’agit, n’existe que par l’adhésion de ses membres à la politique et à la stratégie énoncées par leur chef mais, et c’est la leçon que nous venons de recevoir, chacun des membres du réseau est maître de sa tactique. Les Etats-Unis, symboles de ce monde occidental objet de la haine extrémiste, comme leurs alliés, sans doute un jour ou l’autre, sont un ennemi mortel, tout croyant se doit de les combattre, à chacun d’inventer son objectif, de choisir son arme. Une politique clairement énoncée, une stratégie parfaitement définie...chaque membre du réseau sait ce qu’il lui reste à faire. La plus performante, la plus invisible, la plus imprévisible des organisations.]

Mais qu’est ce qui a rendu possible de telles aberrations ? L’extraordinaire progrès des moyens de transmission des informations. Ce qui a transité, ce ne sont pas des ordres, ce sont tous les éléments apportés par les uns et les autres pour passer du champ théorique à l’acte.

Pourtant, en donnant à tous le désir d’appartenir et de réaliser des œuvres communes, ce que le réseau a permis d’accomplir dans l’horreur et le pire, il peut également le permettre dans le meilleur. Les propriétés qu’il exige de ses membres, c’est qu’ils se comportent en individus autonomes et qu’avant de songer à tirer quelque avantage du réseau, ils commencent par lui apporter leurs forces.

Cependant pour que le réseau existe, il est nécessaire que soit offert (par un homme -terme générique qui embrasse la femme- par un groupe) un projet, c’est-à-dire une politique et des objectifs à long et moyen termes, c’est-à-dire une stratégie. Le réseau ainsi constitué sera fait des tactiques individuelles, traductions quotidiennes en actions des politique et stratégie constitutives.

Ce constant rappel de la politique et de la stratégie fondatrices du réseau, cette permanente nécessité de créer les tactiques afférentes, organisent la structure sur la base d’un autre mode de pensée : l’induction. C’est en induisant que nous parviendrons, à chaque étape de notre comportement social, à définir les "comment" nécessaires en les confrontant au pourquoi fondateur. Inventer pour progresser, inventer pour survivre, tout en survivant de l’invention de l’autre, des autres.

Comment ? C’est là que le bouleversement nous rattrape : chacun de nous, devenu responsable de ses objectifs et de ses actes, juge de la conformité à ces politique et stratégie. Nœud parmi d’autres nœuds, nous demeurons individus mais liés à d’autres individus. Rien ne nous a préparé à vivre cette aventure, rien ne nous a préparé "d’être partie du Tout en étant le Tout partout où nous sommes".

Ce n’est probablement pas la première fois que notre espèce vit un cataclysme de cette intensité. Le jour où le premier velu, la première velue, préhistoriques ont ramassé ce caillou ou cette branche dont ils ont fait leur première arme, leur premier outil, ils ont lancé leur descendance dans une course à la survie qui jusque là était probablement le fruit du hasard.

UN RÉSEAU ! CERTES... MAIS POUR FAIRE QUOI ?

Comme nous l’avons dit un peu plus haut, un réseau ne peut se créer que sur la proposition d’une politique ou, en d’autres termes, sur la mise en discussion, sinon l’offre, d’un projet qui emporte l’accord d’un groupe suffisamment nombreux pour que ses membres puissent supposer qu’il sera mené à bien.

Depuis toujours, le bruit court que nous faisons de la politique, c’est-à-dire qu’ayant choisi un modèle de développement, nous tentons de le mener au bout. L’observation, pourtant, nous indique que le fondement politique, le pourquoi, de notre activité n’a jamais été réactualisé. Comme si les termes de la survie aujourd’hui sont les mêmes qu’il y a quatre millions d’années lorsque notre premier ancêtre est apparu. Notre traintrain millénaire convenait apparemment à notre bonheur jusqu’il y a peu. Le délitement socio-sociétal dont nous sommes les témoins, les victimes et les acteurs, semble indiquer que ce n’est plus le cas.

Les nécessités de l’heure, l’avènement d’un autre mode de pensée dominant dû notamment aux progrès de la technologie qui ont, à leur tour modifié nos rapports à nous-mêmes, aux autres et aux choses ; font de ce moment une occasion rêvée.

Le communisme, disait Lénine, ce sont les Soviets et l’électricité ; nous n’en aurons retenu que la Loubianka et le Goulag. Aujourd’hui, grâce aux nouvelles technologies de la communication, la participation de tous à tout peut devenir une réalité. Utopie hier, la démocratie peut à présent devenir réalité.

Et le hasard fait bien les choses. En France, dans quelques mois vont se dérouler deux élections qui vont conduire à l’administration de cette nouvelle donne. N’est-ce pas le moment de se poser les questions dont les réponses constitueront les repères de notre cheminement vers le futur ?

Alors un réseau, pour quoi faire ? Certes l’ampleur de la tâche pourrait avoir de quoi désespérer si elle ne présentait pas autant de caractères exaltants, car tout est à inventer. Il nous faudra bâtir une autre organisation tout en créant les modes de formation adaptés. Lesquels ? Hélas, il n’y aura pas d’autres méthodes que celles de l’expérimentation avec pour juge la confrontation permanente des essais et des erreurs. Il faudra construire les règles qui vont nous permettre de vivre ensemble dans un monde dont nous n’avons aucun exemple. Il nous faudra mettre au point collectivement des solutions individuelles. L’absence de passé nous permettra d’échapper à l’uniformité. Nous serons pragmatiques... ou nous ne serons plus.

Bref, tout est à créer. Il ne s’agira plus, dans quelques mois, d’opiner sur un catalogue de belles promesses mais de choisir d’abord entre différents projets. Le choix des hommes relèvera ensuite de leur capacité à nous entraîner.

A quoi sert la Nation ? Comment voyons-nous la Cité ? Comment organiserons-nous la démocratie bâtie sur notre expression permanente ? A quoi doit servir et comment doit fonctionner le "patron" de cette nouvelle entreprise ?

Qui nous proposera les nouveaux comportements et qui nous coordonnera pour que nous parvenions dans la peine et la transpiration à bâtir cette Nation moderne ? Car nous devons savoir qu’il ne s’agit plus de replâtrer un ensemble complètement dépassé. De la peine, de la transpiration, certes mais que d’enthousiasme et d’exaltation !

Alors, chiche ?

Qu’en pensez-vous ?


lundi 9 février 2009 (Date de rédaction antérieure : novembre 2001).