La larme à l’œil et le sourire en coin

Triste moment où l’actualité nous renvoie à la collection des numéros passés des "Humeurs stratégiques. A quoi cela sert-il de voir, voire de prévoir dans le désert, la surdité et l’aveuglement. Ce n’est pas la première fois, ce n’est sans doute pas la dernière. A croire qu’il n’y a plus rien à écrire sinon à se répéter. Dommage !


Ces lignes ent ont été écrites le 11 septembre après que nous ayons comme vous tous, ou presque tous, assisté quasiment en direct au premier acte d’une guerre que nous ne voulions pas jusqu’ici reconnaître pour telle. Nous n’avons pas voulu en faire un numéro spécial car la violence exacerbée des images en boucle (un gamin new-yorkais n’a-t-il pas dit qu’il avait vu vingt-sept avions percuter l’une des tours) permettait de masquer l’incompréhension des "leaders d’opinion".

Il ne s’agit plus, il ne s’agit pas, de terres à conquérir, de ressources à saisir ou d’idéologies à imposer. Il s’agit de détruire un système dont l’existence paraît rhédibitoire à des hommes et des femmes épris d’un idéal qui nous est aussi mortel qu’un venin de crotale.

Pas de revendications, pas de désirs, pas de besoins, rien de commun : c’est-à-dire rien à discuter, rien à offrir. Saisirions-nous le couteau qui nous égorge pour le manier nous-mêmes que notre assassin n’abandonnerait pas. Oui, c’est la guerre. Une guerre où les gros bataillons ne feront pas la différence. Comme nous l’avons déjà écrit et si souvent répété, il nous faudra, cette fois, inventer ou périr.

UN FLOT DE LARMES...

Quel que soit le désir d’un fanatique animé d’une fureur religieuse ou idéologique (mais y a-t-il une différence ?), quels que soient son esprit de sacrifice et sa détermination suicidaire, la mise en œuvre de ces propriétés psychologiques et affectives exige des circonstances extérieures. Et, si nous ne sommes pas maîtres des hommes, nous sommes, par contre, les gestionnaires des institutions qui nous organisent.

Rien ne peut effacer l’horreur dont nous avons été les témoins en direct. Nos indignations, nos colères sont les expressions naturelles du refus de la sauvagerie. Mais au delà du crime, s’il est indispensable de le sanctionner, se pose à nous tous la question du "vivre ensemble".

Le terrorisme ? Selon les moments, les espaces géographiques et historiques, les actes terroristes prennent à nos yeux une coloration légitime ou condamnable. Cela signifie, a priori, que ces actes sont issus d’une analyse politique ; le regard porté par les uns et les autres dépend de l’adhésion ou du rejet de l’idéologie originelle.

L’opposition réelle ou imaginaire entre des idéologies différentes s’exprime de multiples manières mais le recours à des méthodes terroristes implique le refus de s’inscrire dans les règles qui constituent l’ossature de toute société.

Vouloir ignorer cet aspect-là de la démarche des adversaires, c’est abandonner tout espoir de succès même partiel. Comprendre n’est pas le synonyme de pardonner. C’est dire aussi que toute appréciation approximative, incomplète et superficielle ne peut que renforcer la position de nos adversaires.

• Depuis des années, les atermoiements du Gouvernement de "Sa gracieuse majesté britannique" qui se traduisent dans les faits par le refus d’extrader plusieurs individus qui ont participé à des actions terroristes en France, ne sont-ils pas autant de refus d’envisager la gravité de la menace ?

• La mauvaise volonté, de notre part, qui a présidé si longtemps à une effective et efficace collaboration entre les autorités françaises et espagnoles n’a-t-elle pas renforcé pendant longtemps la puissance du terrorisme basque ?

• Les reproches adressés aux autorités italiennes pour leur traitement de la situation créée à Gênes par la réunion du G8, n’apparaissent-ils pas comme l’expression d’une hypocrisie internationale qui efface ainsi l’aspect clairement terroriste de la démarche des opposants ?

Les exemples abondent. Il suffit de regarder autour de nous ; la négation de l’ordre démocratique devient aujourd’hui constitutive de la plupart de nos gestes. Certes, tous ne conduisent pas à la mort de passants innocents ou de dirigeants engagés mais combien d’entre eux mettent "microscopiquement" en cause le fonctionnement de notre société.

A ce propos, comment laisser échapper le fait que monsieur Bové et ses amis poursuivent une action terroriste et liberticide en pratiquant sans vergogne une prétendue "désobéissance civique" ? Pourquoi le citer ? Parce que l’aspect pseudo-humaniste de son activité, ce manteau de Robin des Bois dont il ne manque pas de se vêtir, son appel constant aux pleurs de toutes les Margot et aux craintes de tous les Diafoirus, sont symboliques de la banalisation de ses actes de négation de la démocratie la plus élémentaire.

UN SOURIRE EN COIN...

[Ces jours-ci, une de nos lectrices nous faisait part de la réaction immédiate de son voisin agriculteur.

Alors qu’elle lui annonçait le drame, engagé dans la traite de ses chèvres, il a levé la tête et, après un moment de silence, avant de se remettre au travail, a simplement remarqué : " C’est comme la violence à l’école !"

Tout est dit en quelques mots]

La tolérance, quasiment globale en occident, dont jouissent tous ces mouvements qui nient purement et simplement les processus démocratiques, s’habille d’un aspect "égalitaire", angéliste et protestataire qui les légitime.

En Amérique du sud, en Afrique comme en Asie, comme dans les Caraïbes, en Corse, au Pays Basque, en Bretagne, au Moyen Orient, en Algérie et ailleurs, tous les terrorismes sont moins des luttes pour des modèles sociaux et politiques nouveaux que des opérations contre un système existant. Et, il n’y a pas lieu d’incriminer des prédestinations religieuses : la haine qui sépare les Irlandais de l’Ulster ne doit rien à l’Islam mais ne manque pas de faire couler le sang avec la même allégresse. Dans ces conditions, les actions entreprises qui nient la "légalité républicaine" (quelle que soit sa forme matérielle) s’inscrivent tout naturellement hors de la "règle du jeu". Elles en utilisent pourtant tous les "droits" mais refusent explicitement tous les "devoirs" qu’elle implique. Un terroriste tue, voire se suicide, mais il sait bien qu’en cas d’échec, dans la plupart des nations occidentales, s’il est pris, il ne risque pas sa vie.

Cette surdité et cet aveuglement continuent à se manifester dans les commentaires dont nous abreuvent les différents experts qui ne semblent avoir perçu que l’aspect tactique, le moyen, de l’opération. Du coupable présumé, l’intégriste Ben Laden, au Président Bush (dont "on" n’a pas manqué de stigmatiser l’absence même quand celle-ci était clairement justifiée par des considérations parfaitement légitimes de sécurité nationale), personne ne semble percevoir l’existence d’un état d’esprit planétaire.

Comme il est simple, en effet, de substituer la considération sur le ou les "comment ?" à l’interrogation sur les "pourquoi ?". "On" parle de guerre, mais comment ces "on" peuvent-ils ignorer que la guerre est en cours depuis longtemps sans que nous y prêtions attention ? Mais parler de guerre, c’est déjà légitimer politiquement le comportement des auteurs de ces entreprises de destruction sociale. Nous n’avons pas su ou pu régler en profondeur ce problème à Nuremberg en donnant toute sa portée et sa signification à la notion de "crime contre l’humanité". Il n’est pas sûr d’ailleurs que nous étions alors en état de le faire. Le "politiquement correct" dans son refus d’assumer la réalité a développé une attitude masochiste qui permet de payer la jouissance d’un pauvre confort matériel par le développement d’un gigantesque complexe de culpabilité. Le résultat de cet endoctrinement surréaliste est d’exalter l’assassin en légitimant sa "rébellion" tout en omettant de s’intéresser à sa victime.

Cette absence de considérations politiques, ce refus permanent d’examiner les "pourquoi", nous paralysent. Il faut des milliers de morts... aux USA... pour que l’horreur de nos inconséquences nous rattrape. Et, encore : il n’est pas sûr, que nous sachions en tirer les leçons. Monsieur Sharon d’ailleurs n’a pas manqué d’offrir au Président Bush de partager avec lui les "fruits de son expérience". Pourtant, aux yeux de la plupart, il semble de plus en plus clair que le recours exclusif à l’intervention militaire quelle qu’en soit la puissance, ne peut suffire à résoudre un problème qui est politique aussi bien dans ses origines que dans son développement.

C’est dans ce contexte, à ce moment précis où la coupure apparaît là où personne ne l’attendait que résonne le silence total de l’O.N.U. et de son secrétaire général. Aveu d’impuissance, crainte de la mise en évidence d’une opposition fondamentale jusqu’ici masquée par des questions subalternes, peur de l’explosion publique d’un affrontement poursuivi dans l’ombre ? Toutes les hypothèses peuvent être retenues mais, quelles qu’elles soient, cette incroyable absence, le fait même qu’elle n’ait pas été relevée sont autant de manifestations de la profondeur de la crise qui secoue la communauté internationale comme de son impréparation à gérer un nouveau modèle de contestation.

AUX ARMES, CITOYENS !!!

Mais l’émotion légitime qui a saisi toutes les populations occidentales et les déclarations plus ou moins sincères d’un grand nombre de pays ne peuvent cacher la réalité de sentiments contradictoires. Oui, pour beaucoup, c’est "la larme à l’œil et le sourire en coin". Une revanche..., à peine masquée d’ailleurs par le ton des commentaires et la distribution des responsabilités. Comment interpréter autrement ce régime de discours où il n’est question que de solidarité... comme si les attentats perpétrés sur le sol des Etats-Unis n’étaient, en fin de compte, qu’une affaire intérieure américaine. Une fois encore, l’aveuglement et la surdité internationales vont se donner libre cours. Derrière le sang versé, l’aspect symbolique des derniers attentats devrait pourtant nous faire réfléchir : les Etats-Unis ne sont qu’une cible circonstancielle, l’objectif véritable est le système socio-sociétal auquel adhèrent les pays développés. Nous sommes tous menacés. Oubliés...ou tus..., les attentats plus ou moins récents subis ici ou là en Europe ? Passées sous silence, les collaborations réticentes entre pays voisins qui pensent que des complaisances inavouables permettent d’échapper à des attaques sur leur propre territoire ? N’aurions-nous donc rien de commun à défendre ? Sommes-nous à ce point persuadés de l’excellence de notre modèle que nous sommes devenus incapables de lire des comportements qui lui sont extérieurs comme d’accepter qu’il puisse être viscéralement refusé, définitivement condamné même, au delà de toute discussion ? Si c’est le cas, nous périrons car même un repli total sur nos frontières, l’isolationnisme intégral, ne peuvent satisfaire un adversaire aux yeux duquel notre simple existence est déjà un crime impardonnable.

Alors ?

Il est nécessaire, s’il est temps encore, de revenir aux "sources". Une situation existe, les moyens actuellement mis en œuvre pour la modifier sont inopérants. Dans ces conditions, commençons par reprendre l’analyse de cette situation en imaginant d’autres hypothèses pour tenter de l’interpréter en évitant de rechercher des responsabilités. Parallèlement, sur le plan quotidien, mettons en œuvre des comportements qui seront autant de messages adres-sés à l’ensemble de la mouvance. Et pourquoi pas, cette fameuse "tolérance zéro" à laquelle nos "bien pensants" s’opposent avec tant de force car elle serait le premier pas de reconquête. Auraient-ils peur, un jour, d’être condamnés pour incompétence ? Notre premier objectif devrait être de détruire l’image de la banalisation des rebellions a-démocratiques. Si la contestation et la remise en cause d’un édifice social sont nécessaires à l’évolution planétaire, l’utilisation systématique de la violence sous toutes ses formes est le plus court chemin vers tous les totalitarismes.

Un responsable de la N.S.A. cité par le Fig’Mag’ du 20 septembre 2001 (page 20) aurait récemment déclaré : "Ben Laden est le premier véritable "techno-terroriste. Son entreprise est structurée exactement comme une entreprise de la nouvelle économie : en réseaux. Les groupes qui évoluent au sein de son alliance de mouvements extrémistes islamiques restent indépendants, leurs barrières sont fluides et s’il "inspire", selon ses propres mots, les opérations sont montées sans qu’il soit directement impliqué..." Ces lignes ne vous rappellent rien ? Politique, stratégie et tactique dans une société structurée selon un mode de pensée inductif ! De quoi vous renvoyer à votre collection des "Humeurs stratégiques", notamment les numéros 20 (Ayatollahs, terrorisme et stratégie), 53 (De l’arbre au réseau : la nouvelle entreprise.), 65 (La fin du quaternaire.), 86 (Des Régions-nœuds dans un Etat-réseau.), 91 (Inventer ou périr !), 106 (Réseaux, pouvoir et comportement.), 117 (Stratégie collective, tactiques individuelles.) pour ne citer que les plus caractéristiques. Non, cet observateur de la N.S.A. a bien raison : la structure de ces groupes, la versatilité de leurs interventions, leurs tactiques, ne sont pas le fait du hasard mais découlent très directement de leur choix politique et stratégique.

Tout est dit ! La lutte qui semble s’engager enfin au prix de ces actes dont la barbarie nous secoue parce que nous n’avons pas pris la mesure des enjeux. La politique et la stratégie de l’ennemi nous paraissent incompréhensibles lues dans notre système. Notre structure du "comment" ne sait pas mettre en échec cet univers organisé autour du "pourquoi". Vous êtes-vous, chers lecteurs et lectrices, arrêtés un instant sur la rapidité de l’intervention américaine après et son impuissance avant ? N’y aurait-il pas là de quoi méditer et approfondir au-delà de ces considérations élémentaires... et creuses... sur "l’absurde supériorité" accordée par les U.S.A. aux technologies modernes de renseignement dont nos habituels experts autoproclamés se gargarisent pas médias interposés à longueur de débats débiles ? Sommes-nous si habiles en ce qui concerne la chasse aux terroristes corses ou basques, voire bretons ? Et encore, ceux-ci en sont encore au degré artisanal compte tenu de l’indigence de leurs objectifs.

Qu’elles sont pauvres ces idéologies qui ne peuvent se répandre qu’en terrorisant l’autre, pensons-nous sans nous apercevoir que ce sont là des notions qui ne sont plus au centre des motivations. En outre que sommes-nous devenus qui légitimons certaines de ces actions au nom d’une conception si déviante des "droits de l’Homme" ? Impuissants car nous ne pouvons agir qu’en riposte, condamnés que nous sommes d’une manière permanente à attendre le coup d’après pour tenter d’en rattraper les auteurs. Déjà, les mots eux-mêmes nous font peur car nous semblons incapables de constater le sens profond des attaques dont nous sommes les cibles. Nous cherchons des mobiles matériels, financiers, nous attendons des tentatives de prise de pouvoir, éventuellement un prosélytisme planétaire alors qu’il s’agit de notre extermination. Avec des organisations obsolètes, des chaînes de commandement qui s’étirent de chefs en chefs, nous tentons de lutter contre des groupes dont le seul lien est de partager une politique et une stratégie dont l’énoncé nous dépasse, la tactique étant alors du ressort de chaque soldat ennemi. Quand allons-nous accepter que c’est bien de guerre qu’il s’agit dont l’objectif n’est pas la prise d’un pouvoir, l’imposition d’une idéologie ou la conquête ? D’une guerre où le rôle du chef n’a plus aucune commune mesure avec ce qu’il est dans une structure hiérarchique. Bien sûr, la capture, le jugement et, qui sait, l’éventuelle exécution de Ben Laden ne manquera pas de nous satisfaire. Mais comme nous fûmes successivement, tous des "juifs allemands" et plus récemment des "new-yorkais", les membres du réseau Al Quaeda sont tous des "Ben Laden".. Tous peuvent être "chefs", tous sont chefs dès qu’une opération s’engage. C’est même la propriété principale de tout membre d’un réseau systémique (par opposition à la structure du réseau hiérarchique ou taylorien où il n’y a qu’un chef).

Les commandos islamistes, les bombardiers anti-irakiens, les protecteurs d’assassins avérés, les "nouveaux délinquants", le fraudeur du métro, les thuriféraires de toutes les libéralisations les plus irréalistes et les arracheurs de maïs, pêle-mêle, même combat ?

Tous victimes mais tous responsables, car nous avons perdu le sens de la mesure, de la valeur des mots et de la portée de nos actes les plus quotidiens ! Il est temps de devenir adulte. Comment se fait-il, par exemple, que nous ne nous soyons jamais intéressé à l’indifférence au mieux, au mépris au pire mais toujours à l’ignorance volontaire, dans lesquels nous tenons les deux corps de métier qui gèrent, l’un (les éboueurs) nos ordures matérielles et l’autre (les policiers), nos ordures affectives et sociales ? Jusques à quand continuerons-nous à fuir nos responsabilités civiques et sociales ?

Nous bornerons-nous à ressusciter le général de Gallifet et ses méthodes musclées ou allons-nous tenter de comprendre le monde nouveau en évitant de lui appliquer des recettes obsolètes ? Seul un réseau planétaire peut s’opposer avec succès à un réseau planétaire, c’est-à-dire à le rendre à son tour impuissant. Encore faut-il parvenir à le créer. Mais ça c’est une autre histoire ; commençons par tenter de créer le nôtre.

Au cours de leurs premières années, les "Humeurs stratégiques" s’accompagnaient du commentaire : "Les quelques pages qui vous feront réfléchir pendant un mois". L’actualité vient de nous imposer d’avoir à réfléchir... et agir... pendant les années à venir. Quoi que nous puissions en penser, ne voilà-t-il pas un beau sujet (un de plus ?) pour des élections présidentielles, non ?

Qu’en pensez-vous ?


lundi 9 février 2009 (Date de rédaction antérieure : octobre 2001).