Quand reverrons-nous le savetier ?

Nous assistons à la prise du pouvoir économique par les super-comptables que sont les financiers. Ils lancent le monde dans l’univers de la spéculation, c’est-à-dire du jeu à somme nulle car la création de richesses devient secondaire. Sinon prévues, les conséquences de ces errements sont prévisibles.


La bourse est folle ? Et alors ? C’est oublier que la Bourse n’est que le reflet des anticipations de chacune des entreprises cotées. C’est oublier aussi que les bulles se construisent, comme elles éclatent d’ailleurs, avec la même facilité que leur homonymes savonneuses.

N’est-il pas tentant..., et si facile. en ces jours de technologies apparemment triomphantes , de croire, comme les disciples incompétents mais rapaces, de John Law, que nous avons découvert la pierre philosophale qui permet de "faire" de l’argent avec de l’argent sans s’encombrer de quelque autre
intermédiaire ?

Et si les intempéries boursières n’étaient dues qu’à des manageurs incompétents ?

POLITIQUE, STRATÉGIE ET TACTIQUE

Le gouvernement des marchés par des procédures monopolistiques n’est possible que dans un monde hiérarchique. Enfermé dans une relation de subordination au producteur, en l’absence de toute solution de rechange ou de médiation, le consommateur n’a d’autre issue que de se priver ou d’obéir.

Les entreprises, débarrassées des questions lancinantes où il est indispensable de répondre aux "pourquoi" et "où", n’ont à se préoccuper que du "comment" écouler une production une fabrication d’autant plus facilement concevable qu’elle n’a pas à tenir compte des éventuelles idiosyncrasies du marché.

Dans cet univers où le consommateur n’existe que de manière passive, les seuls problèmes qui se posent sont de nature tactique, la politique, si le terme peut s’employer abusivement dans ce sens si restreint, consistant à énoncer que le pays X ou Y (représentant direct de ses entreprises) entend dominer les autres, c’est-à-dire produire et vendre tout partout. Comment ? En introduisant toutes les mesures discriminatoires possibles de manière à empêcher le développement commercial de ses rivaux. Un programme simple où toutes les forces sont consacrées moins à innover qu’à freiner quand il n’est pas possible de l’empêcher, le développement des autres.

Bref, un monde d’une rare simplicité où ne se posent que des questions de tactique et où la concurrence (quand elle existe) se réduit à "vendre moins cher", tout au moins le temps de conquérir le compétiteur. Certes, l’équilibre et le calme nécessaires à une répartition "démocratique" des profits entre des mains diverses (encore que pas trop nombreuses) exigent des accords internationaux mais en l’occurrence, des organismes tels que l’OMC et autres assument parfaitement ce rôle de répartition des marchés entre mains diverses, même si des pseudo crises éclatent de ci et de là.

La plupart des considérations relatives à la "royauté du consommateur" ne sont que des déclarations sans engagements réels. La "propagande", entendez la publicité, n’est qu’un matraquage sans fin dont l’objectif est moins de rechercher à satisfaire un quelconque "besoin" que de convaincre le chaland que l’offre déjà conçue dans l’imagination éventuelle du "vendeur" est justement celle qu’il attend ... même si le plus souvent, quand ce n’est pas toujours, il ne s’en était même pas aperçu.

Ne cherchez pas, les exemples abondent, des crèmes pour la peau, créatrices de la jeunesse éternelle (masculine ou féminine), des teintures de cheveux à rendre les filles jalouses de leur mère, à l’automobile qui passe de 0 à 100 km/heure en moins de quelques secondes...dans un monde où il n’est question que de vitesse limitée, en passant par des machines à laver commandées par de véritables postes d’automaticité triomphante, nous ne savons où nous réfugier pour trouver quelques instants d’autonomie où nous pourrions retrouver nos désirs. Rien n’échappe, jusqu’aux expressions idéologiques qui ne manquent pas de nous faire la leçon en nous présentant des mesures propres à "faire notre bonheur", ne serait-ce que malgré nous. N’hésitant même pas, dans les cas fréquents où nous manifestons quelque impatience à être considérés comme mineurs, à nous traiter d’hédonistes irresponsables parce que nous n’hésiterions pas à travailler plus, gagner davantage... tout en payant moins d’impôts !

L’âge d’or ! Un monde où les "pourquoi ?" indigestes, leur cortège de "où ?" et l’ensemble corollaire de toutes les remises en cause de situations assises sont laissés au vestiaire. Un monde où le mouvement apparent se présente sous la forme de tourbillons inutiles de "comment ?" qui n’ont d’objet que celui d’agiter des vieilleries habillées d’oripeaux illusoires.

En outre, nous possédons l’une des plus remarquables police des idées et des inventions, ce merveilleux "politiquement correct" appuyé sur le "prêt-à-penser" qui est à la pensée ce que le prêt-à-porter est à la haute couture. Cependant, malgré ce tumulte creux orchestré par des intellectuels en panne d’idées, la pensée créatrice existe toujours. Le bouleversement involontaire des sciences et des techniques et l’explosion technologique rendent caduc tout le système de protection si complaisamment organisé par le complexe idéologique, financier et publicitaire. Le monde change, les fondements mêmes de notre organisation socio-sociétale s’effondrent peu à peu et les vérités que nous croyions éternelles se dissolvent dans un néant terrifiant parce qu’incompréhensible selon nos hypothèses inadaptées.

Oui, il est dépassé ce monde où une politique et une stratégie implicites guidaient les tactiques des uns et des autres. S’ouvre à présent un terrain complètement vierge que nous ne coloniserons qu’en nous posant à nouveau les "pourquoi ?" et les "où ?" fondateurs.

Mille "possibles" s’offrent à nous. A les essayer tous, ce qui revient à ignorer la formulation éventuelle d’un modèle socio-sociéto-économique nouveau, nous perdrons notre jeunesse et nos ressources. C’est pourquoi rien ne pourra être entrepris que nous n’ayons auparavant mené un débat politique sur des hypothèses nouvelles et adaptées au terrain que nous sommes en train de découvrir.

LA GESTION DE L’ÉCONOMIE N’EST PAS UN JEU DE HASARD

L’arrogance des apporteurs de savoir et leur refus de confronter leur vision, toute théorique, du monde à sa réalité quotidienne sur fond de progrès des télécommunications a conduit les quelques trois mille personnes qui administrent notre pays à une conception complètement absconse de ce que nous sommes, de nos souhaits, de nos désirs comme de nos conditions de vie quotidiennes. Si nous y ajoutons leur surprenante ignorance des choses matérielles de la vie, le décor est dressé d’un gouvernement de l’Etat comme de l’économie qui manipule des objets mythiques dans l’irréalité et l’abstraction.

Une première remarque : il semble qu’aujourd’hui la notion de profit comme ses mécanismes de constitution, soient envisagés sous un angle simple sinon simpliste. A quoi bon, en effet, imaginer de produire quand le mécanisme de la multiplication des pains tient lieu de création matérielle de richesses ? Nos grands parents, nos parents même, investissaient dans l’économie sous toutes ses formes, fabriquaient des objets matériels, les revendaient, certes avec des fortunes diverses, mais en tiraient un profit qui se mesurait en espèces sonnantes et trébuchantes dont ils réinvestissaient d’importantes fractions pour alimenter le cycle. Aujourd’hui, c’est terminé. Quelques rares kamikazes, encore, fabriquent et portent le poids de tous les aléas d’une production. La plupart de nos chevaliers d’industrie ont oublié d’être ingénieurs et industriels. Ils achètent, vendent, échangent, conquièrent, non pas des productions matérielles mais des valeurs financières. Bref, ils "font" de l’argent en circuit fermé, sans passer par une production intermédiaire de biens matériels. Ils paraissent avoir oublié que le caractère principal de cet immatériel sur lequel ils s’appuient (pour ne pas dire sur lequel ils spéculent) est justement... d’être immatériel... et de fondre, par conséquent, au moindre souffle sans laisser d’autres traces que des pertes monumentales.

Les exemples en abondent comme abondent des solutions à l’emporte-pièce qui, le plus souvent, fragilisent encore plus les entreprises qui les appliquent. Financiers plutôt qu’ingénieurs, ils ont perdu tout esprit critique, toute référence à une réalité qui a complètement échappé aux limites de leur représentation du monde. Ils vivent, aveugles, dans un univers de science-fiction et finissent par prendre d’innombrables vessies pour des lanternes. La nouvelle "stratégie" d’Alcatel qui abandonne le monde de la production pour devenir... pour devenir quoi, au fait ? Qui peut aujourd’hui lire la politique qu’entend dorénavant mener le Président de l’entreprise ? De quelle politique, de quelle stratégie s’agit-il ?

A cet égard, le monde des télécommunications constitue la plus extraordinaire illustration de l’univers illusoire dans lequel évoluent nos têtes pensantes. Tout pourtant appelle à la sagesse, à commencer par le bon sens le plus élémentaire. Tous, séduits par les mirages de la modernité, les perspectives d’un avenir de bandes dessinées, ils n’ont pas accordé un instant de considération à ce que sont les êtres humains auxquels ils imaginent appliquer le fruit de leurs raisonnements de pacotille. Le client, tellement porté aux nues tout en étant complètement méprisé en tant qu’individu au point de n’être plus qu’une abstraction malléable à merci, a pourtant une réalité matérielle dont la négation finira (commence déjà) par s’imposer. L’absence totale de concertation, d’études qui ne seraient pas la recherche de confort d’opinions personnelles et évanescentes, pousse à des investissements dont le simple examen montrerait qu’ils sont viciés dans leur idée directrice. " A quoi ça sert ?", "à quoi cela pourrait-il servir ?", "pourquoi faire ?", autant de questions qui ne semblent jamais être posées. Qui aura, par exemple, l’usage de ces téléphones portables devenus d’extra puissants microordinateurs ? Qui aura à l’âge de ces investissements une acuité visuelle suffisamment puissante pour lire des micromessages inscrits en microcaractères sur des écrans microscopiques ? Quels retours sur ces milliards en cours d’investissements ? Evidemment, les moutons de Panurge télécommunicateurs européens et internationaux n’ont pas tous la chance de jouir d’un monopole de fait du téléphone fixe qui, en fin de compte, paiera la note du Monopoly mythique auquel s’adonne l’industrie des télécoms.

La gestion de l’économie n’a rien à voir avec la pratique de la bulle de savon dont l’avenir est toujours le même : à un moment donné la pression intérieure est supérieure à la tension superficielle et tout se termine par un éclatement qui ne laisse que quelques taches d’humidité.

Si la Bourse s’amuse quelques instants à "faire de l’argent avec de l’argent" en cédant à des attraits illusoires, le marché ne manque jamais de remettre les pieds sur terre aux dépens de ceux qui se sont laissé entraîner, fussent-ils des patrons à l’apparence prestigieuse. L’exemple des quelques dirigeants qui ont su résister à la ruée vers cette "nouvelle économie" (nouvelle uniquement pour ceux qui n’ont jamais ouvert un ouvrage d’histoire) à laquelle, sans doute, ils ne trouvaient que des remugles anciens, devrait être médité par nos gloires financières actuelles.

La spéculation n’est qu’un pari sur des espérances, leur irréalité a pour conséquence le dégonflement des "bulles financières". Il n’est pas de profit qui ne soit le résultat d’une création de richesses. Et cette création de richesses passe par des étapes de matérialité. Une demande qui se nourrit d’elle même dans un climat qui n’est que d’imitation finit par se confronter à la réalité des marchés et ce jour là, les "suivistes" mesurent combien la Roche tarpéienne est près du Capitole. Parce que rien, pas un objet, pas une création, ne peuvent permettre d’arbitrer une dispute dont la viduité apparaît enfin. Le plus souvent, pris par la folie ambiante, ceux qui avaient lancé la mode, oublieux de son origine, se prennent au jeu et périssent avec tous dans la tourmente. Les "sages" qui ont su se désengager au plus vite se nourrissent des dépouilles des perdants : dans ce jeu à somme nulle, les pertes des uns font le bonheur des autres dans un contexte gagnants-perdants.

Mais si dans le cours du processus, nous intégrons une création de richesses, des objets, des produits, des systèmes, de la matérialité enfin, nous réifions les opérations en passant de l’espérance à des échanges bien réels. C’est cette démarche qui est soutenue par les chefs d’entreprises qui inventent et commercialisent. Ils fondent ainsi une réalité qui justifie les espérances, sinon les anticipations enfin matérialisées, des investisseurs.

DIRIGER AUJOURD’HUI

C’est dire à quel point la responsabilité des chefs de grandes entreprises est engagée dans l’évolution des marchés. Selon les choix qu’ils font quant au développement de leurs entreprises, ils conditionnent la santé des échanges et des investissements, ils permettent, ils facilitent, ils autorisent ou ils rendent difficile, s’ils n’interdisent, la spéculation.

Il n’est ces temps-ci de meilleurs exemples que les évolutions des divers secteurs liés aux télécommunications et à leurs rapports avec ce qu’il est convenu d’appeler la "nouvelle économie" (encore que nous nous demandions en quoi cette économie-là diffère de ce que nous avons toujours connu sans qu’aucune réponse nous apparaisse).

Sans que quiconque aie développé une réflexion sur le modèle de développement qui intègre le double progrès des moyens de communication et des systèmes dérivés, les plus grandes entreprises se sont lancées dans une course d’acquisitions. Si nous observons et si nous écoutons le discours de ces dirigeants qui ont si lourdement endetté les ensembles dont ils sont responsables, la seule justification de leur inexplicable ardeur semble être : "les autres y vont, je ne puis manquer d’en être". Le bon sens le plus élémentaire, le pékin le plus vulgaire, le quidam le plus innocent comme les dirigeants capables d’une pensée politique et stratégique ont tous réagi de la même manière : leur incompréhension a guidé leur abstention.

Pourtant, une analyse rapide de la situation aurait dû alerter nos capitaines :

• Internet n’est pas un simple instrument de la communication traditionnelle. Son utilisation libère l’éventuel consommateur et en fait un acteur complet qu’il est nécessaire de transformer en partenaire.

Personne encore ne perçoit ne serait-ce qu’une facette de ce que sera l’utilisation de l’Internet dans les années à venir. Plutôt que de tenter de nous vendre le catalogue de la Redoute sur écran, les opérateurs feraient mieux d’observer et de relever les multiples tentatives des uns et des autres d’inventer une autre manière de commercer.

• Le téléphone portable n’est qu’un moyen plus commode de communication permanente entre individus. Pour de multiples raisons, souvent élémentaires (la taille des écrans, les corps des caractères, la nature des informations, etc...) tout autre usage ne sera jamais le fait que de minorités groupusculaires qui ne permettront jamais des retours sur investissements dans des délais raisonnables.

Là encore, il ne sert à rien de décliner des possibilités multiples alors que l’éventuel utilisateur n’existe pas et risque de ne jamais exister, en tous les cas le long des axes que définissent des techniciens nageant dans un univers de fiction.

• Dans ces conditions, même si les opérateurs se préparent à rançonner l’abonné traditionnel pour lui faire payer la note, cette démarche n’aura qu’un temps. Les opérateurs plus sages ne verront pas leurs comptes s’alourdir du poids de ces erreurs stratégiques ou, plus précisément, des conséquences d’une absence de politique et de stratégie. Ils offriront alors des solutions adaptées et plus raisonnables en prix et en objets.

La situation actuelle est typique d’un mouvement qui :

• privilégie des échanges immatériels qui évitent toute considération de politique industrielle,

• ne tient pas compte de l’existence de clients bien réels auxquels il est indispensable d’offrir à consommer ce qu’ils souhaitent au lieu de tenter de les convaincre de l’utilité illusoire de promesses sans fondements.

Il apparaît à l’expérience que si certains chefs d’entreprises ont saisi l’impérieuse nécessité de définir une politique, de la formaliser en stratégie, un grand nombre d’autres, l’œil fixé sur le cours de leurs actions et la construction d’empires largement imaginaires ont perdu de vue les mécanismes de constitution de la valeur. Ils n’ont pas compris que la communication interactive libère l’éventuel consommateur et que le temps était révolu où l’appareil marketing captivait le chaland à jamais.

Bref, le tri commence aujourd’hui entre des gestionnaires vaguement financiers et des chefs d’entreprises au sens profond du terme qui sauront "mouiller leur chemise" en recherchant à saisir le besoin du client pour tenter de lui apporter cette réponse satisfaisante qu’il espère.

Alors, les financiers à la retraite et longue vie aux entrepreneurs respectueux de leurs marchés !

Vive le savetier !

Qu’en pensez-vous ?


dimanche 15 février 2009 (Date de rédaction antérieure : août 2001).